La confiance ne disparaît pas: elle change d’intermédiaire
Hatched by Christian Riedi
Sep 01, 2026
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Une question dérangeante traverse à la fois la politique internationale et l’essor des cryptomonnaies: que vaut une institution lorsque personne ne sait exactement qui la rend digne de confiance?
D’un côté, un ancien conseiller politique condamné pour des crimes financiers et pour avoir conspiré afin de violer des lois sur le lobbying étranger peut, après une grâce présidentielle, reprendre des démarches commerciales internationales. De l’autre, une industrie qui promet de réduire le rôle des intermédiaires mesure son adoption auprès de près de deux mille adultes français grâce à un sondage représentatif de la population.
Ces deux situations semblent appartenir à des mondes différents. Elles parlent pourtant de la même infrastructure invisible: la confiance accordée aux personnes, aux procédures et aux récits qui organisent les échanges. Dans les deux cas, le public ne voit pas directement la réalité. Il s’en remet à des signaux: une décision officielle, une réputation, un échantillon statistique, une marque, un protocole ou une promesse de transparence.
La question centrale n’est donc pas de savoir si la confiance existe. Elle existe toujours. La vraie question est: qui la fabrique, qui la distribue et qui peut la retirer?
La confiance ne s’abolit pas, elle se déplace
Les discours sur la technologie financière présentent souvent la blockchain et les actifs numériques comme une sortie du vieux monde institutionnel. Plus besoin de banque, de gouvernement ou d’intermédiaire central: le code vérifierait les transactions, le réseau conserverait l’historique, et chacun pourrait contrôler les règles.
Cette promesse contient une part de vérité, mais elle confond deux choses. Supprimer un intermédiaire ne supprime pas le besoin de confiance. Cela change simplement l’objet auquel la confiance est accordée. Au lieu de faire confiance à une banque, l’utilisateur fait confiance à un logiciel, à une interface, à une plateforme d’échange, à une communauté de développeurs ou à la liquidité d’un marché.
L’analogie la plus simple est celle d’un pont. Un pont peut être surveillé par un ingénieur public, par une entreprise privée ou par un système automatisé de capteurs. Le passage n’est jamais sans confiance. La différence tient à la manière dont cette confiance est produite et à la possibilité de demander des comptes lorsqu’un problème survient.
La politique internationale fonctionne de façon comparable. Une personne qui a été condamnée pour des délits financiers et des infractions liées au lobbying étranger peut perdre une certaine forme de légitimité judiciaire, puis retrouver une capacité d’action commerciale grâce à une grâce présidentielle et à son capital relationnel. La règle officielle n’est pas supprimée. Elle est recontextualisée par un autre pouvoir institutionnel.
C’est là une distinction essentielle: la légalité, la légitimité et la capacité d’influence sont trois monnaies différentes. Elles peuvent évoluer dans des directions opposées. Une personne peut avoir purgé une peine, être juridiquement réhabilitée ou graciée, tout en restant controversée. Elle peut aussi conserver une valeur commerciale auprès de clients qui privilégient l’accès, l’expérience ou les réseaux à la réputation publique.
Dans l’univers crypto, le même décalage apparaît sous une autre forme. Un projet peut être techniquement ouvert, juridiquement incertain et commercialement puissant. Un jeton peut être visible sur une chaîne publique tout en étant difficile à comprendre pour la plupart des utilisateurs. Une transaction peut être vérifiable par tous, mais ses conséquences économiques peuvent rester opaques.
La transparence des traces ne garantit pas la transparence du pouvoir.
Le paradoxe de la transparence visible
La transparence est souvent traitée comme une qualité binaire: soit une organisation est transparente, soit elle ne l’est pas. En réalité, il faut distinguer au moins trois niveaux.
Le premier est la transparence des données. Qui peut voir les informations? Dans une chaîne publique, les mouvements d’actifs peuvent être consultables par tous. Dans une enquête politique, les documents judiciaires ou les déclarations officielles peuvent également être accessibles.
Le deuxième est la transparence de l’interprétation. Qui peut comprendre ce que ces informations signifient? Un registre public ne dit pas nécessairement qui contrôle réellement une adresse, pourquoi une transaction a été effectuée ou quel risque elle représente. De même, une condamnation, une grâce ou une nouvelle mission internationale ne suffit pas à expliquer la totalité des réseaux de dépendance autour d’une personne.
Le troisième est la transparence des conséquences. Qui supporte le coût lorsque la confiance est mal placée? C’est souvent ici que les promesses institutionnelles se fissurent. Les données peuvent être publiques, mais la responsabilité peut rester diffuse. Les utilisateurs connaissent le nom d’une plateforme, sans savoir quelle entité juridique possède leurs actifs. Ils voient un conseiller politique agir, sans savoir quelle influence sa présence rend possible.
Un sondage sur l’adoption des actifs numériques en France et en Europe fournit un rappel utile. Les chiffres produits par une enquête ne sont pas la réalité elle même. Ils sont une représentation de la réalité, construite à partir de questions, d’un échantillon et d’une méthode. Le fait que l’échantillon couvre 1 976 répondants français adultes donne une base d’observation sérieuse, mais cela ne transforme pas automatiquement les réponses en vérité absolue.
La méthode compte parce que mesurer la confiance contribue déjà à la fabriquer. Lorsqu’une enquête indique qu’une pratique progresse, elle ne se contente pas de décrire un marché. Elle donne aux entreprises, aux investisseurs et aux responsables publics une raison de considérer ce marché comme réel. La mesure devient alors une forme d’infrastructure.
On peut comparer cela à une carte. Une carte ne crée pas les montagnes, mais elle détermine les routes que les voyageurs remarquent. De la même façon, un indicateur d’adoption attire l’attention vers certains comportements et en éloigne d’autres. Il rend visible une population, la rend comparable et facilite la décision d’y investir.
Cette puissance n’est pas suspecte en soi. Elle exige simplement de distinguer le signal de mesure et la réalité mesurée. Le nombre de personnes déclarant connaître les cryptomonnaies n’est pas identique au nombre de personnes capables de conserver leurs clés, d’évaluer un risque de contrepartie ou de comprendre les règles fiscales applicables. L’intérêt déclaré n’est pas l’usage régulier. L’usage régulier n’est pas la maîtrise.
Les intermédiaires invisibles sont les plus puissants
La promesse d’un monde sans intermédiaires attire parce qu’elle semble démocratique. Pourtant, les intermédiaires ne disparaissent presque jamais. Ils deviennent simplement moins visibles, ou changent de fonction.
Dans la finance traditionnelle, la banque conserve l’argent, vérifie certaines identités et organise une partie des paiements. Dans l’économie numérique, ces fonctions peuvent être réparties entre une plateforme, un prestataire technique, un fournisseur d’identité, un développeur et une communauté qui contrôle la réputation du projet. La chaîne paraît décentralisée, mais l’utilisateur final dépend parfois d’un petit nombre de portes d’entrée.
Le même phénomène existe dans la politique internationale. L’accès ne passe pas uniquement par une loi ou un titre officiel. Il passe par des personnes capables d’ouvrir une conversation, de traduire les intérêts d’un pays, de connaître les procédures et de transformer une réputation en opportunité commerciale. Un appel entre conseillers, financiers et acteurs politiques peut sembler anodin. Pourtant, ce type de relation constitue souvent la véritable infrastructure d’un marché d’influence.
Cela permet de formuler un modèle simple: la confiance a trois couches.
- La couche technique: le système fonctionne t il comme annoncé?
- La couche institutionnelle: existe t il une règle, une juridiction et une procédure de recours?
- La couche relationnelle: qui répond au téléphone lorsque le système échoue?
Les cryptomonnaies sont particulièrement fortes sur la première couche lorsqu’il s’agit de vérifier l’existence d’une transaction. Elles peuvent être plus fragiles sur la deuxième et la troisième, surtout pour un utilisateur qui ne sait pas quelle protection s’applique ni quel interlocuteur peut intervenir.
La politique traditionnelle, à l’inverse, peut disposer de procédures institutionnelles solides tout en reposant fortement sur des relations personnelles. Une décision officielle peut rétablir une capacité d’action, mais elle ne dissout pas les questions de réputation, de conflit d’intérêts ou de dépendance envers les réseaux privés.
Cette grille permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première consiste à croire qu’un code public rend tout le système digne de confiance. La seconde consiste à croire qu’une institution officielle garantit automatiquement une conduite responsable. Un système fiable doit aligner les trois couches, ou au moins rendre clairement visibles leurs divergences.
Le risque véritable: confondre accès et responsabilité
Pourquoi ces questions sont elles importantes pour les entreprises, les citoyens et les investisseurs? Parce que la confiance est souvent transférée plus vite que la responsabilité.
Une entreprise peut recruter une personne pour son carnet d’adresses. Un investisseur peut acheter un actif parce qu’une plateforme connue le propose. Un citoyen peut adopter une technologie parce qu’une étude indique qu’elle gagne en popularité. Dans chaque cas, un signal extérieur réduit le coût psychologique de la décision.
Mais le signal ne prend pas nécessairement le risque à la place de celui qui agit.
C’est le mécanisme de la confiance par procuration. Nous ne vérifions pas directement la solidité d’un projet, la fiabilité d’un conseiller ou la portée d’une décision publique. Nous observons qu’une institution, une personnalité ou une foule semble l’avoir déjà fait pour nous.
Le danger apparaît lorsque la procuration est mal calibrée. La réputation d’un ancien responsable peut être confondue avec une garantie de conformité. La croissance mesurée d’un secteur peut être confondue avec la maturité de ses usages. La visibilité médiatique peut être confondue avec la qualité de la gouvernance.
Pour décider plus lucidement, il faut poser quatre questions:
- Quel est exactement le signal? Une condamnation, une grâce, une recommandation, un sondage, une adoption réelle ou une simple notoriété?
- Quelle partie du risque ce signal couvre t il? La compétence technique, l’éthique, la solvabilité, la conformité ou la capacité à réparer une erreur?
- Qui contrôle le mécanisme? Une administration, une entreprise, une équipe de développeurs, une plateforme ou un réseau informel?
- Que se passe t il en cas d’échec? Existe t il un recours, une assurance, une responsabilité identifiable ou seulement une promesse?
Ces questions sont immédiatement applicables. Avant de signer une mission internationale, une entreprise devrait séparer l’accès relationnel de la conformité vérifiable. Avant d’acheter un actif numérique, un utilisateur devrait distinguer la sécurité du registre de la sécurité de la plateforme qui lui permet d’y accéder. Avant de citer une statistique d’adoption, un décideur devrait examiner la population interrogée, les questions posées et ce que le chiffre ne mesure pas.
Key Takeaways
- Ne confondez jamais suppression et disparition de l’intermédiaire. Demandez toujours à qui la confiance est transférée: code, plateforme, personnalité, communauté ou institution.
- Séparez légalité, légitimité et influence. Une réhabilitation juridique ne répond pas à toutes les questions éthiques, et une forte influence ne prouve pas la conformité.
- Lisez les chiffres comme des instruments, pas comme des oracles. Vérifiez la taille de l’échantillon, la population étudiée et la différence entre intérêt déclaré et comportement réel.
- Évaluez les trois couches de la confiance. Le système fonctionne t il, les règles sont elles claires, et quelqu’un répond il lorsque les choses tournent mal?
- Localisez la responsabilité avant de rechercher l’efficacité. L’accès à un réseau ou à un marché est précieux seulement si le risque et le recours sont également identifiables.
La grande leçon n’est pas que les institutions traditionnelles seraient mauvaises et que les technologies décentralisées seraient bonnes, ni l’inverse. C’est que toute société construit des arrangements de confiance, puis oublie progressivement qu’elle les a construits.
Une grâce peut transformer une histoire judiciaire en nouvelle opportunité relationnelle. Une enquête peut transformer des pratiques dispersées en marché visible. Un protocole peut transformer une règle complexe en transaction automatique. Dans les trois cas, le système gagne en fluidité, mais cette fluidité peut dissimuler le lieu où le pouvoir s’est déplacé.
La question la plus mature n’est donc pas: «À qui devons nous faire confiance?» Elle est plus exigeante: quelles preuves justifient cette confiance, qui peut la contester, et qui paie lorsque nous nous trompons?
À l’avenir, les organisations les plus solides ne seront pas celles qui promettent un monde sans intermédiaires. Ce seront celles qui rendent leurs intermédiaires visibles, leurs limites compréhensibles et leurs responsabilités récupérables. La véritable décentralisation ne consiste pas à abolir la confiance. Elle consiste à empêcher qu’elle se concentre dans des mains que personne ne pense à regarder.
Sources
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