Une technologie n’existe vraiment qu’au moment où nous décidons de la regarder

Christian Riedi

Hatched by Christian Riedi

Sep 09, 2026

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Pourquoi certaines innovations deviennent elles visibles avant même d’être largement utilisées, tandis que d’autres restent invisibles malgré leur présence dans nos poches, nos entreprises et nos institutions ? La réponse ne se trouve pas seulement dans la performance technique, le prix ou le nombre d’utilisateurs. Elle se trouve aussi dans une ressource plus discrète : l’attention que nous choisissons d’accorder aux relations entre les choses.

Cette idée permet de relier deux univers que l’on oppose souvent. D’un côté, l’adoption du Web3 et des cryptoactifs, que l’on tente de mesurer avec des enquêtes, des pourcentages et des profils de répondants. De l’autre, le regard artistique, capable de rapprocher des motifs dispersés et de faire apparaître une relation qui n’avait pas encore de nom.

Le point commun est décisif : une relation ne devient socialement réelle que lorsqu’elle est remarquée, interprétée et partagée. Cela transforme notre manière de comprendre l’innovation. Adopter une technologie ne signifie pas seulement l’utiliser. C’est aussi apprendre à voir ce qu’elle relie, ce qu’elle rend possible et ce qu’elle change dans notre façon d’habiter le monde.

Le piège des chiffres qui semblent parler seuls

Une enquête menée auprès de 1976 adultes français peut produire une photographie utile des perceptions et des pratiques. Elle permet de comparer des tendances, d’observer des écarts entre catégories de population et de suivre l’évolution d’un phénomène. Mais aucun chiffre ne se présente à nous sans cadre. Il faut toujours décider ce que l’on mesure, auprès de qui, avec quelles questions et selon quelle définition de l’adoption.

Le mot « adopter » paraît simple. Pourtant, il peut désigner des réalités très différentes : posséder un actif numérique, avoir utilisé une application, connaître le principe des cryptomonnaies, participer à une communauté, accepter un paiement, ou encore considérer qu’une technologie mérite de l’attention. Ces comportements ne sont pas équivalents. Un individu peut connaître le Web3 sans l’utiliser, l’utiliser sans lui faire confiance, ou lui faire confiance sans comprendre les mécanismes qui le rendent possible.

La mesure ne découvre donc pas une réalité entièrement formée. Elle contribue à la découper. Elle rend certaines dimensions visibles et en laisse d’autres dans l’ombre. Une question sur la possession repère des détenteurs. Une question sur la confiance repère une disposition mentale. Une question sur l’utilité repère un jugement. Toutes parlent du même sujet, mais aucune ne suffit à le définir.

C’est ici que le regard artistique offre un outil intellectuel inattendu. Devant une masse de détails, l’artiste rapproche des formes que nous n’avions pas encore reliées. La relation n’est pas simplement extraite du monde comme une pierre déjà taillée. Elle apparaît grâce à une attention particulière.

Mesurer, c’est choisir ce qui mérite d’être vu. Innover, c’est souvent apprendre à voir une relation avant qu’elle ne soit devenue évidente.

Cette proposition ne rend pas les données inutiles. Elle les rend plus exigeantes. Les chiffres deviennent des instruments d’orientation, non des verdicts définitifs.

L’adoption comme changement de regard

On parle souvent de l’adoption technologique comme d’une courbe. Au début, quelques initiés utilisent une nouveauté. Puis le public découvre ses avantages. Enfin, la technologie atteint une masse critique et devient ordinaire. Ce modèle est pratique, mais il oublie une étape essentielle : avant d’être adoptée, une innovation doit devenir interprétable.

Prenons un exemple concret. Une personne reçoit une œuvre numérique liée à un certificat inscrit sur une blockchain. Si elle ne voit qu’une image et une procédure compliquée, elle percevra probablement une mauvaise expérience d’achat. Si elle comprend que le certificat établit une provenance, rend possible une transmission et permet à l’artiste de conserver une relation avec son œuvre, elle voit un autre objet. La technologie n’a pas changé. La relation entre les éléments a changé.

Dans le premier cas, il y a une image, un portefeuille numérique, une transaction et une interface confuse. Dans le second, il y a une histoire de propriété, une forme de confiance et une nouvelle économie de la relation entre créateur et public. L’utilité ne réside pas toujours dans l’objet technique lui même. Elle réside dans la constellation que l’utilisateur apprend à percevoir.

Cette distinction explique pourquoi la pédagogie est souvent plus importante que la promotion. Une campagne publicitaire peut augmenter la notoriété d’un service. Elle ne suffit pas forcément à créer une compréhension. Or, sans compréhension minimale, l’adoption demeure fragile. L’utilisateur suit une mode, teste une curiosité ou imite son entourage, mais il ne sait pas encore quelle place la technologie occupe dans sa vie.

L’artiste, ici, joue un rôle qui dépasse la production d’images ou d’objets. Il peut agir comme un révélateur de relations. Il montre qu’un portefeuille n’est pas seulement un outil financier, mais aussi un espace d’identité. Qu’un jeton n’est pas seulement une unité de valeur, mais potentiellement un droit, un accès, un signe d’appartenance ou une preuve de participation. Qu’une communauté numérique n’est pas seulement une audience, mais un groupe capable de financer, de commenter et parfois de gouverner une création.

Cela ne signifie pas que toute proposition artistique serait automatiquement pertinente. L’attention peut aussi fabriquer des illusions. Elle peut relier artificiellement des éléments qui ne tiennent pas ensemble. Une histoire séduisante ne remplace ni la sécurité, ni la liquidité, ni la protection des utilisateurs. Mais elle peut rendre visible une fonction que les indicateurs classiques ne saisissent pas encore.

De la donnée isolée à la constellation de sens

Pour comprendre une innovation, il est utile de la regarder à travers trois niveaux.

Le premier est celui de la présence. La technologie existe t elle dans la société ? Est elle connue, accessible, utilisée ? Les enquêtes quantitatives sont particulièrement utiles à ce stade. Elles donnent une estimation de la visibilité du phénomène et de sa diffusion.

Le deuxième est celui de la relation. Que relie cette technologie ? Relie t elle un créateur à son public, un citoyen à une institution, un consommateur à une communauté, ou une personne à une nouvelle forme de propriété ? C’est à ce niveau que les analogies, les récits et les pratiques deviennent essentiels.

Le troisième est celui de la signification. Pourquoi cette relation compte t elle ? Que rend elle possible, et quel problème humain permet elle de reformuler ? Une technologie peut être très présente sans avoir encore trouvé sa signification collective. Elle est alors visible, mais pas vraiment comprise.

On pourrait résumer ce modèle ainsi :

Présence + relation + signification = adoption durable.

La présence sans relation produit la curiosité. La relation sans signification produit la complexité. La signification sans présence produit une utopie. L’adoption durable apparaît lorsque ces trois dimensions se renforcent mutuellement.

Cette grille permet de relire les débats sur les cryptoactifs. Beaucoup d’analyses se concentrent sur la présence : combien de personnes connaissent le sujet, en possèdent, ou envisagent de l’utiliser. D’autres se concentrent sur la signification, en présentant la blockchain comme une révolution de la propriété, de la finance ou de la gouvernance. Ce qui manque souvent est l’examen des relations concrètes entre ces deux pôles.

Qui utilise quoi, avec qui, pour résoudre quel problème ? Une réponse précise à cette question est souvent plus éclairante qu’une promesse générale de transformation.

Imaginons une association culturelle qui souhaite financer une exposition. Elle peut vendre des billets, solliciter des subventions ou lancer une campagne de dons. Elle pourrait aussi émettre des certificats numériques donnant accès à des rencontres, à des contenus et à une participation aux décisions de programmation. Le dispositif n’a de valeur que si la relation entre financement, participation et reconnaissance devient claire. Sans cette relation, le certificat reste un objet technique de plus. Avec elle, il peut devenir une nouvelle forme de contrat culturel.

L’attention comme infrastructure collective

Nous considérons généralement l’attention comme une ressource individuelle : chacun regarde ce qui l’intéresse. Mais l’attention a aussi une dimension collective. Lorsqu’un nombre suffisant de personnes prête attention à la même relation, celle ci peut devenir une infrastructure sociale.

Une marque n’est pas seulement un logo. Elle est une relation stabilisée entre un objet, une promesse et une mémoire collective. Une monnaie n’est pas seulement un support matériel ou numérique. Elle est une relation de confiance partagée. Une œuvre n’est pas seulement une forme. Elle est une relation entre une intention, un regard et un contexte.

Le Web3 prétend souvent transformer la propriété ou la confiance. Pour juger cette promesse, il faut donc observer les relations qu’il rend plus explicites. Par exemple, un registre partagé peut clarifier la provenance d’une œuvre. Un contrat programmable peut automatiser une règle de rémunération. Une communauté organisée autour de jetons peut donner à ses membres une voix dans certaines décisions. Mais ces possibilités ne deviennent pertinentes que si les personnes concernées comprennent la relation et la jugent désirable.

C’est pourquoi le véritable enjeu n’est peut être pas l’accélération de l’adoption, mais la qualité des relations que l’on fait adopter. Une société peut intégrer rapidement une technologie tout en produisant de la dépendance, de la confusion ou de la surveillance. À l’inverse, une adoption plus lente peut permettre une appropriation plus consciente et une meilleure répartition du pouvoir.

La question à poser n’est donc pas seulement : « Combien de personnes utilisent cet outil ? » Il faut aussi demander :

  1. Quelle relation l’outil rend il visible ?
  2. Quelle relation rend il possible ?
  3. Qui gagne le pouvoir de définir cette relation ?
  4. Qui risque de rester invisible dans la nouvelle configuration ?

Ces questions déplacent le débat de la fascination technologique vers la responsabilité. Elles sont utiles pour les entreprises, les artistes, les pouvoirs publics et les utilisateurs ordinaires.

Concevoir des expériences qui apprennent à voir

Si l’adoption dépend en partie de l’attention, alors la conception d’un produit ne devrait pas se limiter à réduire le nombre de clics. Elle devrait aider l’utilisateur à comprendre les relations auxquelles il participe.

Une plateforme culturelle utilisant des actifs numériques pourrait afficher clairement les différentes dimensions de l’expérience : ce que l’utilisateur possède, ce à quoi il a accès, ce qu’il peut transmettre et ce que l’artiste reçoit. Une interface financière pourrait montrer non seulement le prix d’un actif, mais aussi les risques, les contreparties et les acteurs qui bénéficient de la transaction. Un projet communautaire pourrait rendre visibles les règles de décision, les droits de participation et les conséquences d’un vote.

Dans chacun de ces cas, la clarté n’est pas une simple qualité esthétique. Elle est une condition de l’autonomie. Un utilisateur ne peut pas consentir véritablement à une relation qu’il ne distingue pas.

Les artistes peuvent contribuer à cette clarté en travaillant sur les formes sensibles de la technologie. Ils peuvent mettre en scène ce qui reste habituellement abstrait : la circulation d’une donnée, la fragilité d’une clé, la chaîne de décisions derrière un algorithme, ou la distance entre une promesse de décentralisation et une dépendance réelle à quelques plateformes. Leur travail ne consiste pas nécessairement à célébrer l’innovation. Il peut aussi montrer ses angles morts.

Pour les professionnels, une règle simple peut servir de test : si un projet ne peut être expliqué qu’en termes de fonctionnalité, il n’a peut être pas encore trouvé sa signification. La fonctionnalité répond à la question « que fait l’outil ? ». La signification répond à la question « quelle relation humaine devient différente grâce à lui ? ».

À retenir : quatre pratiques pour mieux lire l’innovation

  1. Séparez visibilité, usage et compréhension. Une personne peut connaître une technologie sans l’utiliser, et l’utiliser sans comprendre sa portée. Mesurez ces trois niveaux séparément.

  2. Dessinez la constellation des acteurs. Pour chaque projet, notez qui crée, qui finance, qui utilise, qui contrôle, qui bénéficie et qui supporte le risque. Les relations deviennent souvent plus instructives que le produit lui même.

  3. Transformez chaque fonctionnalité en scénario humain. Ne dites pas seulement qu’un registre conserve une preuve. Montrez qui pourra faire confiance à cette preuve, dans quelle situation et avec quelle conséquence.

  4. Cherchez les invisibles. Demandez quelles personnes, quelles compétences ou quelles formes de valeur disparaissent lorsque l’on réduit l’adoption à un taux de possession ou à un nombre d’utilisateurs.

  5. Faites de l’attention un choix éthique. Avant de chercher à capter les regards, demandez ce que vous voulez rendre visible et ce que cette visibilité changera réellement.

La prochaine phase du Web3, comme de toute technologie émergente, ne sera pas déterminée uniquement par ses architectures. Elle dépendra de la manière dont nous apprendrons à les regarder. Un même dispositif peut apparaître comme une spéculation, une œuvre, un contrat, une communauté ou une infrastructure, selon les relations que notre attention met au premier plan.

C’est peut être cela, au fond, l’adoption : non pas le moment où une foule commence à utiliser un outil, mais le moment où une société acquiert les mots, les images et les pratiques nécessaires pour comprendre ce que cet outil relie.

Une technologie devient alors plus qu’un objet nouveau. Elle devient une nouvelle manière de percevoir le monde. Et la question la plus importante n’est plus de savoir si nous la regarderons, mais qui nous apprendra à voir avec elle.

Sources

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