Quand nous externalisons notre jugement, la meute devient notre consultant
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Aug 20, 2026
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Une société peut elle encore se dire responsable lorsqu’elle confie ses décisions à des experts, ses colères à des foules numériques et ses sanctions à des employeurs qui n’ont rien demandé ?
La question paraît réunir deux phénomènes éloignés. D’un côté, le consultant devient parfois le nouvel échelon de la déresponsabilisation collective : il analyse, recommande, restructure, puis repart avant que les conséquences humaines et politiques de ses recommandations ne deviennent visibles. De l’autre, après un événement violent, des influenceurs et des réseaux organisent la traque de personnes jugées coupables, jusqu’à réclamer leur licenciement et à transformer chaque renvoi en trophée.
Pourtant, ces deux scènes obéissent à une même logique. Nous externalisons de plus en plus non seulement l’exécution de nos décisions, mais aussi le coût moral de les prendre. Le consultant offre une distance professionnelle. La meute numérique offre une distance collective. Dans les deux cas, quelqu’un d’autre semble porter la responsabilité.
Le problème contemporain n’est pas seulement que nous prenons de mauvaises décisions. C’est que nous inventons des dispositifs qui nous permettent de ne plus nous reconnaître comme leurs auteurs.
La responsabilité ne disparaît pas, elle change d’adresse
Un dirigeant qui licencie directement doit répondre à des questions simples : pourquoi cette personne, pourquoi maintenant, selon quels critères, avec quelles conséquences ? L’intervention d’un cabinet de conseil peut transformer la même décision en résultat d’une méthode. On ne dit plus : « Nous avons choisi de supprimer ces postes. » On dit : « L’analyse recommande une rationalisation des effectifs. »
La grammaire n’est pas anodine. Elle remplace un sujet humain par un processus. La décision devient une conclusion, presque une propriété naturelle des données. Le consultant n’a pas nécessairement l’intention de fuir sa responsabilité. Il peut apporter une compétence réelle, révéler des dysfonctionnements ou rendre possible une décision que l’organisation repoussait depuis longtemps. Mais son intervention peut aussi fournir une couche de dépersonnalisation entre le pouvoir et ses effets.
Le même mécanisme apparaît dans la chasse numérique. Une personne publie un message, un compte le capture, une communauté le diffuse, un site rassemble des informations personnelles, puis une campagne sollicite l’employeur. À chaque étape, l’acte paraît plus petit que son résultat. Celui qui signale ne licencie pas. Celui qui partage ne harcèle pas directement. Celui qui transmet une liste ne menace personne. L’employeur, lui, peut prétendre ne faire que protéger son organisation.
La violence est ainsi fragmentée entre une multitude d’agents. Personne ne semble posséder l’ensemble de la chaîne, alors que chacun contribue à la rendre efficace. C’est la version numérique de la phrase : « Je ne faisais que suivre la procédure. » La procédure n’est plus une administration, mais un flux de publications, de captures d’écran, de signalements et de pressions.
Ce qui relie le consultant et la meute n’est donc pas leur intention, ni leur statut, ni leur idéologie. C’est leur capacité à transformer une décision politique en opération apparemment technique. Dans un cas, on parle d’optimisation. Dans l’autre, de défense de la communauté. Les deux expressions peuvent masquer la même question : qui décide réellement, et qui devra répondre des dommages ?
Du conseil à la traque : les quatre étapes de l’irresponsabilité
On peut décrire ce phénomène avec un modèle simple en quatre étapes.
1. La simplification
Une situation complexe est réduite à une variable facile à traiter. Une entreprise devient un tableau de coûts. Un adversaire politique devient un ennemi intérieur. Un message ambigu devient une preuve d’intention. Une carrière devient un levier de pression.
La simplification est parfois nécessaire pour agir. Mais elle devient dangereuse lorsque l’organisation oublie qu’il s’agit d’une représentation, et non de la réalité. Un indicateur financier n’est pas une entreprise. Une publication isolée n’est pas une personne. Une recommandation n’est pas une décision légitime par elle même.
2. La délégation
La décision est transférée à un tiers, à une méthode ou à une foule. Le cabinet extérieur formule le plan. L’algorithme met en avant les contenus les plus indignés. La communauté identifie les cibles. L’employeur devient le lieu où la sanction se matérialise.
La délégation peut augmenter l’efficacité, mais elle diminue souvent la visibilité de la responsabilité. Plus la chaîne est longue, plus il devient facile de dire que l’on n’est pas l’auteur principal.
3. La moralisation
Toute décision collective a besoin d’une justification morale. Une restructuration est présentée comme une nécessité pour sauver l’avenir. Une campagne de dénonciation est présentée comme une défense de la décence, de la mémoire ou de la sécurité.
La moralisation a une fonction psychologique : elle rend les objections suspectes. Celui qui questionne le plan est accusé de refuser le changement. Celui qui demande des preuves est accusé de soutenir l’ennemi. Lorsque la cause est sacrée, la prudence ressemble à une trahison.
4. L’irréversibilité
Enfin, le dispositif produit des conséquences difficiles à annuler. Un salarié licencié ne récupère pas automatiquement son emploi. Une réputation détruite ne se restaure pas par une correction publiée trois jours plus tard. Une organisation restructurée ne retrouve pas aisément les compétences et la confiance qu’elle a perdues.
L’irréversibilité est le test décisif. Plus une sanction est difficile à réparer, plus le seuil de preuve devrait être élevé. Or les dispositifs d’externalisation font souvent l’inverse : ils accélèrent l’action tout en ralentissant la réflexion.
Une société juste ne se reconnaît pas à l’absence d’erreurs, mais à la proportion entre la gravité d’une sanction et la solidité de la procédure qui la précède.
La vitesse est devenue une arme contre le discernement
Dans les crises politiques et médiatiques, la rapidité donne un avantage à ceux qui formulent les premiers récits. Après un meurtre, l’émotion est légitime. Mais elle crée aussi une fenêtre où les faits sont incomplets, les responsabilités incertaines et les interprétations concurrentes. Celui qui impose immédiatement un coupable ou une liste de cibles ne cherche pas seulement à informer. Il cherche à fixer le cadre dans lequel toute information ultérieure sera comprise.
Cette dynamique explique la puissance des campagnes de traque. Une accusation publique n’a pas besoin d’être démontrée pour produire des effets. Il suffit qu’elle soit assez visible pour déclencher la peur. La cible doit ensuite consacrer du temps, de l’argent et de l’énergie à prouver son innocence, tandis que l’accusateur bénéficie de la vitesse et de la foule.
L’organisation qui reçoit une pression externe se trouve alors devant un choix asymétrique. Ne rien faire peut provoquer une controverse immédiate. Licencier ou suspendre peut sembler prudent, même si les éléments sont fragiles. Le risque réputationnel visible l’emporte sur le dommage moins visible d’une injustice. La décision n’est plus guidée par la vérité, mais par la gestion de l’exposition.
Le consultant peut produire une asymétrie comparable dans l’entreprise. Son rapport arrive avec des graphiques, un vocabulaire spécialisé et une apparence d’objectivité. Les dirigeants disposent de moins de temps pour examiner les hypothèses que le cabinet n’en a eu pour les construire. Le document devient une autorité compressée : il contient des mois d’analyse, mais exige parfois une approbation en quelques heures.
Dans les deux univers, la vitesse transforme le doute en coût. Demander une vérification devient lent. Suspendre une sanction devient risqué. Reconnaître l’incertitude devient une faiblesse de communication. Le système récompense alors celui qui simplifie avant les autres, même si sa simplification est fausse.
Le vrai danger : la sous traitance de la conscience
Il serait trop facile de conclure qu’il faut supprimer les consultants ou censurer les réseaux. Le problème n’est pas l’existence d’intermédiaires. Toute société complexe a besoin d’expertise, de médiation et de coordination. Le problème survient lorsque l’intermédiaire ne transmet plus seulement une information, mais absorbe la responsabilité de décider.
Il faut distinguer trois fonctions souvent confondues : éclairer, recommander, décider.
Un consultant peut éclairer en apportant des données et des comparaisons. Il peut recommander une orientation en explicitant ses hypothèses. Mais il ne devrait pas devenir le propriétaire moral de la décision. De même, un citoyen peut signaler un contenu potentiellement menaçant. Il peut demander une enquête. Mais il ne devrait pas pouvoir transformer seul une interprétation en condamnation professionnelle.
Cette distinction permet de comprendre une règle fondamentale : l’autorité de décision doit rester attachée à celui qui possède la capacité d’expliquer, de contester et de réparer. Un site anonyme ne peut pas expliquer ses critères devant la personne ciblée. Une foule numérique ne peut pas garantir un recours. Un rapport de conseil ne devrait pas décider à la place d’un conseil d’administration capable d’assumer publiquement ses choix.
La responsabilité exige en effet quatre propriétés concrètes :
- La traçabilité : savoir qui a produit quelle affirmation et sur quelles bases.
- La contradiction : permettre à la personne ou au groupe concerné de répondre avant la sanction.
- La proportionnalité : adapter la gravité de la conséquence à la solidité des preuves.
- La réparabilité : prévoir comment corriger une erreur et compenser son coût.
Sans ces quatre propriétés, la délégation devient une forme de blanchiment moral. Les acteurs conservent le bénéfice de l’action tout en repoussant sa faute vers le système.
Réhabiliter la décision assumée
Que peut faire une organisation ou un individu face à cette dynamique ? La première mesure consiste à réintroduire une phrase que les systèmes modernes évitent : « Nous décidons. »
Une direction qui suit une recommandation devrait publier ses propres raisons, et non simplement reproduire celles du consultant. Elle devrait préciser ce qu’elle a accepté, ce qu’elle a refusé et quelles conséquences elle surveillera. Cette pratique transforme le rapport en instrument d’aide, au lieu d’en faire un alibi.
Une institution confrontée à une campagne numérique devrait appliquer une règle symétrique : plus la pression est publique, plus la vérification doit être indépendante. Les milliers de signalements ne constituent pas des milliers de preuves. Ils indiquent seulement qu’un récit circule avec efficacité. La popularité d’une accusation ne doit jamais être confondue avec sa fiabilité.
Pour les citoyens, le geste le plus important est souvent négatif : ne pas transmettre immédiatement. Avant de partager une accusation, il faut poser cinq questions :
- Quelle est la source première ?
- Que sait on réellement, et que suppose t on ?
- La personne visée a t elle pu répondre ?
- La sanction demandée est elle réversible ?
- Est ce que je voudrais que cette procédure soit utilisée contre mon propre camp ?
La dernière question est particulièrement utile. Elle teste non pas notre sincérité, mais la robustesse de notre principe. Une règle juste doit survivre au changement de victime.
Points essentiels à appliquer dès maintenant
- Séparez l’expertise de la décision : demandez toujours qui recommande et qui assume.
- Ne confondez pas volume et preuve : une foule active mesure une mobilisation, pas la vérité.
- Exigez un droit de réponse avant toute sanction durable.
- Documentez les hypothèses et les critères qui ont conduit à une décision.
- Préférez les procédures réparables : avertissement, enquête contradictoire et réexamen avant exclusion définitive.
La question finale n’est pas qui blâmer, mais qui sommes nous prêts à devenir
La tentation contemporaine consiste à chercher un coupable unique : le consultant cynique, l’influenceur vindicatif, l’algorithme, le dirigeant lâche ou la foule. Chacun peut effectivement jouer un rôle. Mais cette recherche du coupable unique reproduit parfois le problème qu’elle prétend combattre. Elle nous permet de condamner une figure extérieure sans examiner les petits gestes par lesquels nous avons rendu son pouvoir possible.
Nous partageons un contenu parce qu’il confirme notre camp. Nous approuvons un licenciement parce qu’il touche quelqu’un que nous détestons. Nous acceptons une restructuration parce qu’un document spécialisé nous évite d’affronter le conflit. Puis nous découvrons que la responsabilité s’est dispersée jusqu’à devenir introuvable.
La démocratie ne dépend pas seulement de grandes institutions, de lois et de tribunaux. Elle dépend aussi de la capacité ordinaire des citoyens et des dirigeants à ne pas transformer leur jugement en service externalisé. Penser par soi même ne signifie pas refuser les experts. Cela signifie conserver la responsabilité de ce que l’on fait de leur expertise.
La prochaine fois qu’une organisation vous présente une décision comme inévitable, ou qu’une foule vous demande de participer à la chute d’une personne, méfiez vous de cette impression de facilité. Demandez où se trouve le jugement, où se trouve le recours et où se trouve l’être humain qui dira, sans intermédiaire : « C’est moi qui ai décidé. »
Sources
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