Quand la haine devient une infrastructure
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Jun 21, 2026
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Et si le vrai danger n’était pas la violence, mais sa bureaucratie ?
Quand une balle est tirée, on voit l’explosion. Quand une liste de noms est publiée, on voit moins bien le mécanisme. Pourtant, c’est souvent la seconde qui transforme durablement une société. La balle choque, la liste organise. La balle tue ou blesse dans l’instant, la liste prolonge la peur, distribue les rôles, active des foules, alimente des sanctions, rend la violence répétable.
C’est là que deux scènes apparemment éloignées se rejoignent. D’un côté, des activistes politiques traquent sur les réseaux ceux qui nuancent ou contextualisent un meurtre, avec la promesse de faire perdre leur emploi à des milliers d’anonymes. De l’autre, une enclave post soviétique s’est longtemps stabilisée non par la vertu d’un État solide, mais par un empilement d’intérêts opaques, de dépendances logistiques, de contrebande et de peur organisée. Dans les deux cas, le pouvoir ne se contente pas d’exister. Il classe, fiche, désigne, puis convertit cette désignation en conséquence matérielle.
La question n’est donc pas seulement : pourquoi des camps politiques se radicalisent-ils ? La vraie question est : comment une colère devient-elle une infrastructure ?
La mécanique cachée de la déshumanisation
On imagine souvent la polarisation comme un excès d’opinions. C’est plus profond que cela. La polarisation moderne ne se contente pas de dire qui a tort, elle construit des machines pour faire payer le tort supposé. Le passage du jugement à la sanction change tout. Dès qu’un camp peut transformer une indignation en licenciement, en harcèlement, en exclusion bancaire, en inscription dans une base de données, il ne s’agit plus de débat mais de gouvernance parallèle.
Ce glissement a une logique simple. Les réseaux sociaux offrent la visibilité, les bases de données offrent la mémoire, les employeurs offrent la sanction, et la foule offre l’énergie émotionnelle. Pris séparément, ces éléments sont banals. Ensemble, ils composent un système de coercition distribué. Personne n’a besoin d’être officiellement responsable. Tout le monde peut prétendre n’être qu’un relais.
La forme moderne de la violence n’est pas seulement l’agression. C’est la capacité à transformer l’attention en punition.
Ce qui frappe dans ces campagnes de délation, ce n’est pas seulement leur cruauté. C’est leur esthétique de la légitimité. Elles empruntent au langage de la documentation, de la transparence et du signalement civique. Les noms sont présentés comme des preuves. Les captures d’écran comme des évidences. Les lieux de travail comme des cibles d’intervention morale. La haine se donne alors les habits du contrôle de qualité.
Cette logique n’est pas nouvelle. Les sociétés autoritaires ont toujours aimé les listes. Ce qui change aujourd’hui, c’est l’échelle et la vitesse. Une base anonyme peut en quelques heures produire ce que des administrations mettaient autrefois des mois à assembler : un répertoire de vies vulnérables, prêt à être distribué à une meute numérique. Le point central n’est pas seulement l’hostilité. C’est l’industrialisation de l’hostilité.
Le point commun entre un site de fichage et un empire gris
À première vue, quoi de commun entre une campagne numérique de chasse aux opinions jugées déviantes et une oligarchie séparatiste née dans le chaos post soviétique ? Très peu, si l’on s’arrête aux sujets. Beaucoup, si l’on regarde la structure.
La Transnistrie gouvernée dans l’ombre par une holding omniprésente montre ce que devient un territoire lorsque l’État perd le monopole de l’organisation matérielle. Les supermarchés, les stations service, les banques, le mobile, la télévision, le foot, le casino, les usines, les circuits de contrebande, l’énergie subventionnée, tout cela fusionne en un écosystème où l’économie, la politique et l’identité locale cessent d’être distinctes. La firme n’est pas simplement une entreprise. C’est une manière de dire qui existe, qui dépend de qui, qui a accès à quoi.
Le site de délation fonctionne de façon comparable, mais à l’échelle numérique. Il ne fabrique pas des biens, il fabrique du risque social. Il ne contrôle pas des entrepôts, il contrôle l’exposition publique. Il ne distribue pas de gaz à prix cassé, il distribue des coûts réputationnels. Dans les deux cas, le pouvoir devient durable lorsqu’il s’insinue dans les infrastructures ordinaires de la vie : acheter, travailler, circuler, parler, être vu.
Il existe ici un modèle unique : le pouvoir par dépendance diffuse. Ce n’est plus l’ancien souverain qui ordonne et punit depuis le sommet. C’est un réseau qui rend la vie quotidienne conditionnelle. Vous pouvez vous taire pour ne pas perdre votre poste. Vous pouvez vous aligner pour ne pas perdre votre approvisionnement. Vous pouvez éviter un sujet pour ne pas perdre votre sécurité. La liberté ne disparaît pas d’un coup, elle se rétrécit par coût croissant.
Cette parenté est décisive. Dans un cas, le coût est économique et logistique. Dans l’autre, il est réputationnel et professionnel. Mais la fonction est identique : faire intérioriser la discipline.
L’économie politique de la peur
On pense souvent que la peur est une émotion. C’est aussi un mode d’organisation. Une société peut être structurée autour d’un centre idéologique ou autour d’un centre de gravité négatif, la peur de perdre son salaire, son emploi, son réseau, son statut, son accès aux circuits de distribution. La peur est extrêmement efficace parce qu’elle ne demande pas l’adhésion complète. Il suffit de l’anticipation du dommage.
Dans l’enclave post soviétique, la stabilité de façade reposait sur des privilèges très concrets : gaz bon marché, marges d’exportation, zones grises douanières, contrebande rationalisée. Autrement dit, la loyauté politique était soutenue par une architecture d’avantages matériels. Quand la guerre en Ukraine a rompu les routes, cette architecture a révélé sa fragilité. Un système fondé sur l’opacité fonctionne tant que les flux restent ouverts. Quand les flux se cassent, l’illusion de solidité s’évapore.
Les campagnes de fichage, elles, reposent aussi sur des flux : flux d’indignation, flux de captures d’écran, flux d’algorithmes, flux d’employeurs soumis à la pression publique. Leur force dépend d’une chaîne très précise :
- un événement choc,
- une interprétation morale simplifiée,
- une publication virale,
- une liste de cibles,
- une demande de sanction,
- un licenciement ou une humiliation visible,
- une célébration du résultat.
À ce stade, le licenciement n’est plus une mesure administrative. Il devient un trophée rituel. On ne corrige plus un comportement, on produit un exemple.
Le but n’est pas seulement de punir un individu. C’est d’enseigner à tous les autres ce qu’il en coûte de parler.
C’est pourquoi ces dispositifs sont si puissants. Ils ne visent pas seulement la cible immédiate. Ils fabriquent une atmosphère dans laquelle la prudence devient une stratégie de survie. Le résultat final n’est pas l’unanimité, mais l’autocensure. Et une société d’autocensure est déjà une société partiellement gouvernée par la peur.
Le martyr, le méchant, et l’entreprise de captation morale
Il y a une autre connexion plus subtile entre ces deux univers : la fabrication des récits. Dans un cas, un militant assassiné peut être transformé en martyr politique, servant à consolider une base. Dans l’autre, un oligopole gris se présente comme le garant de l’ordre, de l’emploi, de la continuité, alors même qu’il prospère sur le désordre qu’il prétend contenir. Dans les deux cas, la violence matérielle ou symbolique est absorbée dans un récit moral simple.
Le martyr fonctionne comme un accélérateur de loyauté. Il permet de convertir l’émotion en identité. Le territoire séparatiste, lui, convertit la dépendance matérielle en consentement tacite. Dans un cas, on dit : nous devons nous unir contre l’ennemi. Dans l’autre : nous devons accepter la mainmise de la firme parce qu’elle fait tourner la vie. Les deux stratégies ont un point commun fondamental : elles remplacent la complexité par une obligation de camp.
C’est précisément ce qui rend la nuance si dangereuse pour les entrepreneurs de polarisation. La nuance empêche la capture morale totale. Elle rappelle qu’un individu peut défendre la liberté d’expression sans glorifier une figure politique. Elle rappelle qu’un territoire peut être tenu par une entreprise sans que cette entreprise soit un modèle de prospérité saine. Elle rappelle surtout qu’un monde réel n’offre presque jamais des héros purs et des monstres purs.
Le réflexe de la liste est donc un réflexe anti nuance. La liste ne supporte pas le contexte, car le contexte ralentit la vengeance. Elle a besoin de noms, de photos, de preuves partielles, de récits compressés. Plus le monde est réduit à une base de données morale, plus il devient facile à punir.
Ce que ces deux mondes nous apprennent sur le pouvoir contemporain
La leçon la plus importante n’est pas que la politique est devenue violente. Elle l’a toujours été, sous une forme ou une autre. La leçon est que le pouvoir le plus efficace aujourd’hui est souvent celui qui se branche sur les infrastructures déjà existantes : plateformes, employeurs, réseaux logistiques, dépendances énergétiques, bases de données, peurs identitaires.
Autrement dit, la domination moderne n’a pas toujours besoin de censure officielle ni de police visible. Elle a besoin de trois choses :
- une cartographie des personnes,
- une capacité de diffusion,
- une porte de sanction.
Dans un contexte numérique, la cartographie est fournie par les profils, les archives et les captures d’écran. La diffusion est assurée par la viralité. La sanction arrive par les employeurs, les universités, les institutions, les campagnes de réputation. Dans un contexte post soviétique ou oligarchique, la cartographie passe par le contrôle des circuits économiques. La diffusion par la dépendance généralisée. La sanction par la raréfaction de l’accès aux ressources.
On croit souvent vivre dans des mondes différents, le monde de la guerre culturelle et celui de la géopolitique. En réalité, ils partagent une même grammaire : rendre les personnes administrables par la peur et par la dépendance.
Cette grammaire devient particulièrement dangereuse quand les institutions censées protéger la complexité, médias, universités, employeurs, États, cèdent à la tentation de la simplification punitive. Dès qu’elles se mettent à agir uniquement sous la pression de la foule, elles ne modèrent plus la conflictualité, elles la subventionnent.
Key Takeaways
- Méfiez-vous des listes qui prétendent remplacer le débat. Quand le désaccord se transforme en fichier de cibles, le but n’est plus de convaincre mais de sanctionner.
- Cherchez les infrastructures de la peur, pas seulement ses slogans. Demandez toujours : qui classe, qui diffuse, qui punit, qui profite ?
- La dépendance est une forme de pouvoir. Qu’elle soit énergétique, économique ou réputationnelle, elle réduit la liberté sans toujours passer par la force visible.
- La nuance est une protection civique. Elle n’excuse pas la violence, mais elle empêche qu’un événement tragique soit converti en machine à punir.
- Quand une communauté commence à célébrer les licenciements, elle a déjà changé de régime moral. Le conflit d’idées devient une économie de l’exclusion.
Conclusion : la vraie frontière n’est pas entre la violence et la paix, mais entre le jugement et la chasse
Nous avons tendance à croire que la catastrophe commence avec le premier acte spectaculaire. Mais souvent, elle commence plus tôt, lorsqu’une société accepte que des ennemis soient nommés, suivis, fichés, puis rendus vulnérables à une sanction collective. À ce moment-là, la politique cesse d’être un espace de désaccord et devient une machine à produire de la conformité par la peur.
C’est ce que révèlent à la fois les campagnes de délation numérique et les empires opaques issus du chaos post soviétique. Le pouvoir le plus robuste n’est pas celui qui crie le plus fort. C’est celui qui sait convertir l’hostilité en structure, la structure en dépendance, et la dépendance en silence.
La question que nous devrions nous poser, face à chaque nouvelle liste, chaque nouvel appel à punir, chaque nouveau récit de martyr, n’est pas seulement : qui a tort ? La vraie question est : quel type de société commence à se construire quand la punition devient un spectacle et la peur un mode de gouvernance ?
La réponse, malheureusement, est déjà sous nos yeux : une société où la violence n’a plus besoin d’être exceptionnelle pour être efficace. Elle a seulement besoin d’être organisée.
Sources
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