Une transition ne remplace jamais le monde quâelle promet de quitter
Hatched by Christian Riedi
Aug 19, 2026
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Et si le mot « transition » nous trompait depuis le début ?
Une transition Ă©nergĂ©tique rĂ©ussie devrait, en thĂ©orie, remplacer un systĂšme par un autre. Une intelligence artificielle florissante devrait, selon la mĂȘme logique, rendre lâaccĂšs Ă la connaissance plus rapide, plus abondant et moins coĂ»teux. Pourtant, dans les deux cas, la nouveautĂ© ne supprime pas lâancien monde. Elle lâabsorbe, le prolonge et dĂ©pend de lui.
Câest lĂ que se trouve un paradoxe rarement regardĂ© en face : les innovations qui prĂ©tendent inaugurer une nouvelle Ă©poque sont souvent les plus dĂ©pendantes des infrastructures, des ressources et des droits hĂ©ritĂ©s de lâĂ©poque prĂ©cĂ©dente.
La voiture Ă©lectrique ne flotte pas au-dessus de lâhistoire industrielle. Elle dĂ©pend de mines, de rĂ©seaux, de centrales, de routes, dâusines et de capitaux accumulĂ©s pendant lâĂšre fossile. Les modĂšles dâintelligence artificielle ne naissent pas dans un espace abstrait de calcul. Ils dĂ©pendent de textes, dâimages, de conversations, de photographies et de logiciels produits par des gĂ©nĂ©rations humaines, puis rassemblĂ©s dans des bases de donnĂ©es gĂ©antes.
Dans les deux cas, le problĂšme central nâest donc pas seulement de savoir quelle technologie sera la plus efficace. Il faut demander : de quoi la nouveautĂ© se nourrit elle, et qui peut dĂ©cider de lâaccĂšs Ă cette nourriture ?
Une transition nâest pas le passage propre dâun monde Ă un autre. Câest souvent une nouvelle couche dĂ©posĂ©e sur des dĂ©pendances anciennes.
Cette idĂ©e permet de relier deux dĂ©bats qui semblent Ă©loignĂ©s : la critique de la notion de transition Ă©nergĂ©tique et la crise du droit dâauteur face Ă lâintelligence artificielle. Leur point commun est une illusion de remplacement. On imagine quâune technologie arrive pour en chasser une autre, alors quâelle sâajoute Ă elle et intensifie la compĂ©tition pour les ressources existantes.
Le mythe du remplacement pur
Le mot « transition » Ă©voque un mouvement ordonnĂ©. On quitte progressivement le charbon, puis le pĂ©trole, puis le gaz, pour parvenir Ă un systĂšme propre et renouvelable. Cette image ressemble Ă une succession de relais : une source dâĂ©nergie passe le tĂ©moin Ă la suivante, et lâancienne disparaĂźt Ă mesure que la nouvelle progresse.
Lâhistoire rĂ©elle est beaucoup moins Ă©lĂ©gante. Les nouvelles sources dâĂ©nergie ont souvent Ă©tĂ© ajoutĂ©es aux anciennes plutĂŽt que de les remplacer. LâarrivĂ©e du pĂ©trole nâa pas fait disparaĂźtre immĂ©diatement le charbon. LâĂ©lectricitĂ© nâa pas supprimĂ© les machines thermiques. LâefficacitĂ© accrue dâun systĂšme peut mĂȘme provoquer une hausse globale de la consommation, parce quâun service devenu moins cher est utilisĂ© davantage.
Un rĂ©frigĂ©rateur plus efficace peut rĂ©duire la consommation dâun appareil individuel, tout en favorisant la multiplication des appareils, lâagrandissement des logements et lâaugmentation des usages du froid. De mĂȘme, une voiture Ă©lectrique peut rĂ©duire les Ă©missions Ă lâĂ©chappement sans abolir les routes, les parkings, lâextraction miniĂšre, la production industrielle ou les distances parcourues.
Ce phĂ©nomĂšne invite Ă remplacer une question trop simple, comme « quelle technologie va remplacer lâancienne ? », par trois questions plus prĂ©cises :
- Quelle infrastructure la nouvelle technologie conserve t elle ?
- Quelle consommation supplémentaire rend elle possible ?
- Quelles ressources invisibles sont nécessaires à son déploiement ?
Le mĂȘme raisonnement vaut pour lâintelligence artificielle. On prĂ©sente souvent les modĂšles gĂ©nĂ©ratifs comme une rupture dans la production de textes et dâimages. Ils seraient capables de crĂ©er Ă partir de rien, ou presque, en synthĂ©tisant une compĂ©tence gĂ©nĂ©rale contenue dans leurs paramĂštres.
Mais un modĂšle nâapprend pas Ă Ă©crire sans avoir absorbĂ© des milliards dâexemples Ă©crits. Il ne reconnaĂźt pas une composition visuelle sans avoir Ă©tĂ© exposĂ© Ă des images. Il ne produit pas un programme cohĂ©rent sans avoir intĂ©grĂ© des quantitĂ©s considĂ©rables de code et de documentation. Sa puissance apparente de crĂ©ation repose sur une infrastructure culturelle prĂ©alable.
La nouveauté ne remplace donc pas la bibliothÚque. Elle la transforme en carburant statistique.
Le vĂ©ritable carburant de lâIA nâest pas seulement le calcul
Le dĂ©bat sur lâintelligence artificielle se concentre volontiers sur les processeurs, les centres de donnĂ©es et lâĂ©lectricitĂ©. Ces Ă©lĂ©ments sont essentiels, mais ils ne suffisent pas Ă expliquer la course actuelle. Un modĂšle dotĂ© dâune puissance de calcul considĂ©rable ne peut rien faire sans matiĂšre Ă apprendre.
Cette matiĂšre est une accumulation historique : articles, livres, pages web, tableaux, photographies, films, partitions, forums, manuels techniques et Ă©changes humains. Une grande partie de cette production a Ă©tĂ© créée dans un contexte oĂč ses auteurs nâimaginaient pas quâelle servirait Ă entraĂźner des systĂšmes commerciaux capables de produire des contenus concurrents.
Câest ici que le droit dâauteur devient plus quâun obstacle juridique. Il rĂ©vĂšle une relation de dĂ©pendance. Si lâindustrie de lâIA ne peut fonctionner quâen ingĂ©rant massivement des Ćuvres protĂ©gĂ©es, alors ces Ćuvres ne sont pas un dĂ©tail pĂ©riphĂ©rique. Elles sont une infrastructure essentielle, comparable aux rĂ©seaux Ă©lectriques ou aux voies de transport dans une autre Ă©conomie.
Dire que le copyright pourrait arrĂȘter lâessor de lâIA revient, dans ce cadre, Ă reconnaĂźtre que le secteur nâa pas encore rĂ©solu la question de son approvisionnement. Il dispose de machines puissantes, de capitaux immenses et dâune capacitĂ© dâexpansion spectaculaire, mais il reste tributaire dâun stock culturel dont les conditions dâaccĂšs sont contestĂ©es.
Lâanalogie Ă©nergĂ©tique devient alors Ă©clairante. Une raffinerie ne peut pas fonctionner sans pĂ©trole, mĂȘme si ses installations sont sophistiquĂ©es. Un modĂšle ne peut pas ĂȘtre entraĂźnĂ© sans donnĂ©es, mĂȘme si ses algorithmes sont remarquables. Dans les deux cas, les acteurs dominants ont tendance Ă parler surtout de lâoutil final, parce que lâoutil donne une image de maĂźtrise. Ils parlent moins de la ressource qui rend cette maĂźtrise possible.
Le droit dâauteur introduit une friction que lâindustrie voudrait parfois traiter comme une nuisance administrative. Pourtant, cette friction pose une question de fond : une ressource culturelle peut elle ĂȘtre captĂ©e Ă grande Ă©chelle sans que les producteurs de cette ressource participent aux rĂšgles, aux bĂ©nĂ©fices et aux risques de la nouvelle Ă©conomie ?
La question nâest pas seulement de protĂ©ger des revenus individuels. Elle concerne la soutenabilitĂ© dâun systĂšme. Une transition Ă©nergĂ©tique qui ignore la gĂ©ologie, les infrastructures et les travailleurs ne devient pas durable par dĂ©cret. Une transition numĂ©rique qui ignore les auteurs, les archives et les institutions de production du savoir ne devient pas lĂ©gitime parce quâelle est rapide.
Quand une innovation transforme une dette en promesse
Les rĂ©cits de transition ont une fonction politique : ils rendent le futur dĂ©sirable et le prĂ©sent supportable. Ils suggĂšrent quâil est possible de conserver les bĂ©nĂ©fices dâun systĂšme tout en abandonnant ses coĂ»ts. On pourrait continuer Ă consommer, voyager, calculer et produire comme avant, Ă condition de changer de technologie.
Cette promesse est sĂ©duisante parce quâelle Ă©vite les mots difficiles : ralentissement, arbitrage, redistribution, renoncement, limitation. Elle prĂ©sente la transformation comme une opĂ©ration technique plutĂŽt que comme un conflit sur lâusage des ressources.
Lâintelligence artificielle est aujourdâhui enveloppĂ©e dans un rĂ©cit similaire. Elle promet une abondance cognitive : traduire tous les textes, personnaliser tous les apprentissages, automatiser toutes les tĂąches administratives, rendre chaque personne plus productive. Mais cette abondance a un coĂ»t et une condition : lâaccĂšs massif Ă des ressources qui ne sont ni infinies ni neutres.
Les donnĂ©es ne sont pas un simple matĂ©riau brut. Elles contiennent des choix Ă©ditoriaux, des rapports de pouvoir, des styles, des erreurs, des biais, des savoirs situĂ©s et du travail humain. Les collecter, les nettoyer, les classer et les rendre exploitables exige une organisation considĂ©rable. Lâintelligence artificielle ne dĂ©couvre donc pas un continent vierge. Elle rĂ©organise un territoire culturel dĂ©jĂ habitĂ©.
Cette distinction entre ressource et infrastructure est dĂ©cisive. Une ressource est ce que lâon extrait pour alimenter une machine. Une infrastructure est lâensemble des conditions qui rendent cette extraction possible et acceptable : des rĂšgles, des institutions, des droits, des habitudes, des investissements et une confiance collective.
Le pĂ©trole a nĂ©cessitĂ© des ports, des pipelines, des normes, des marchĂ©s et des Ătats capables de sĂ©curiser les flux. Les donnĂ©es culturelles nĂ©cessitent des plateformes, des archives, des moteurs de recherche, des conventions de citation, des rĂ©gimes de propriĂ©tĂ© et des communautĂ©s de crĂ©ateurs. Dans les deux cas, la valeur ne vient pas uniquement de la ressource extraite. Elle vient de lâorganisation sociale qui permet de lâextraire Ă grande Ă©chelle.
Le point faible dâune innovation nâest pas toujours sa machine. Câest parfois la relation sociale qui alimente la machine.
VoilĂ pourquoi la bataille autour du copyright est structurelle. Elle ne porte pas seulement sur la rĂ©munĂ©ration dâun auteur face Ă une entreprise. Elle porte sur le rĂ©gime dâaccĂšs Ă lâinfrastructure culturelle de lâintelligence artificielle. Si lâaccĂšs est totalement fermĂ©, certains modĂšles Ă©conomiques deviennent impossibles. Sâil est totalement libre, les producteurs peuvent perdre le contrĂŽle de leur travail et la capacitĂ© de financer la production future.
Le vrai défi consiste à éviter ces deux impasses : la clÎture absolue et la capture gratuite.
Une grille pour distinguer progrÚs technique et progrÚs systémique
Pour Ă©valuer une innovation, il faut cesser de regarder uniquement sa performance locale. Une voiture Ă©lectrique peut ĂȘtre meilleure quâune voiture thermique sur certains indicateurs. Un modĂšle gĂ©nĂ©ratif peut produire un rĂ©sumĂ© plus vite quâun humain. Mais une amĂ©lioration locale ne constitue pas automatiquement un progrĂšs systĂ©mique.
On peut utiliser une grille en quatre questions.
1. Que remplace rĂ©ellement lâinnovation ?
Remplace t elle une activitĂ© polluante ou sâajoute t elle Ă cette activitĂ© ? Une visioconfĂ©rence peut Ă©viter un dĂ©placement, mais elle peut aussi sâajouter Ă des rĂ©unions en prĂ©sentiel. Un assistant conversationnel peut rĂ©duire certaines tĂąches, tout en crĂ©ant une demande massive de vĂ©rification, de supervision et de production de donnĂ©es.
2. Quelles dépendances déplace t elle ?
Une innovation ne supprime pas forcément une dépendance. Elle peut la déplacer. Une économie dépendante du pétrole peut devenir dépendante de minerais critiques, de chaßnes logistiques concentrées ou de capacités de calcul contrÎlées par quelques entreprises. Un secteur dépendant du travail éditorial peut devenir dépendant de plateformes qui possÚdent les données, les processeurs et la distribution.
3. Qui paie le coût de la vitesse ?
Le dĂ©ploiement rapide profite souvent aux utilisateurs et aux investisseurs, tandis que les coĂ»ts sont diffusĂ©s vers les auteurs, les travailleurs, les territoires ou les gĂ©nĂ©rations futures. La vitesse nâest pas une propriĂ©tĂ© technique ŚŚŚŚ. Câest une dĂ©cision de rĂ©partition.
4. Quelle capacité de renouvellement le systÚme conserve t il ?
Un systĂšme est durable lorsquâil peut rĂ©gĂ©nĂ©rer les conditions de sa propre reproduction. Une agriculture qui Ă©puise ses sols nâest pas durable, mĂȘme si ses rendements sont Ă©levĂ©s. Une Ă©conomie de lâIA qui fragilise les conditions financiĂšres de la crĂ©ation culturelle pourrait finir par appauvrir la diversitĂ© des donnĂ©es dont elle dĂ©pend.
Cette derniĂšre question est particuliĂšrement importante. Si les modĂšles aspirent le contenu de qualitĂ© sans soutenir les institutions et les personnes qui le produisent, ils risquent de consommer leur propre source. Le web pourrait se remplir de textes gĂ©nĂ©rĂ©s par des modĂšles, puis ces textes pourraient ĂȘtre rĂ©injectĂ©s dans de nouveaux modĂšles. Une boucle de reproduction appauvrie remplacerait progressivement la diversitĂ© des voix humaines.
Le problĂšme nâest pas seulement moral. Il est aussi fonctionnel. Une machine qui se nourrit dâun Ă©cosystĂšme quâelle dĂ©grade finit par perdre la qualitĂ© de son alimentation.
Ce que cette lecture change dans nos décisions
La premiĂšre consĂ©quence est de se mĂ©fier des promesses de substitution complĂšte. Lorsquâune entreprise affirme quâune technologie va « remplacer » une pratique, il faut demander ce qui demeure en arriĂšre plan. Combien dâinfrastructures anciennes continuent de fonctionner ? Quelles consommations nouvelles apparaissent ? Quels acteurs deviennent indispensables sans ĂȘtre reconnus comme tels ?
La deuxiĂšme consĂ©quence est de traiter les droits comme des infrastructures. Le copyright, les licences, les archives et les contrats ne sont pas des obstacles extĂ©rieurs Ă lâinnovation. Ils organisent lâaccĂšs aux ressources qui rendent lâinnovation possible. Les modifier peut accĂ©lĂ©rer certains usages, mais aussi fragiliser lâĂ©cosystĂšme dont ces usages dĂ©pendent.
La troisiĂšme consĂ©quence est de passer dâune logique de conquĂȘte Ă une logique de rĂ©ciprocitĂ©. Une entreprise qui utilise une immense quantitĂ© de productions culturelles devrait contribuer Ă la continuitĂ© de cette production. Cela peut prendre la forme de licences collectives, de rĂ©munĂ©rations proportionnelles, de mĂ©canismes dâopt out rĂ©ellement accessibles, de fonds pour les archives et de transparence sur les corpus utilisĂ©s.
Aucune solution institutionnelle nâest parfaite. Mais lâalternative au chaos juridique ne devrait pas ĂȘtre lâappropriation sans consentement. De mĂȘme, lâalternative Ă une transition Ă©nergĂ©tique difficile ne devrait pas ĂȘtre une promesse de croissance illimitĂ©e sous une nouvelle Ă©tiquette technologique.
Points clés à appliquer dÚs maintenant
- Cherchez la ressource cachée derriÚre toute innovation : énergie, données, travail humain, attention ou confiance.
- Distinguez remplacement et addition : demandez si la nouvelle technologie supprime une ancienne pratique ou permet simplement dâen faire davantage.
- Cartographiez les dĂ©pendances dâun produit avant dâĂ©valuer sa performance : fournisseurs, infrastructures, droits, territoires et coĂ»ts reportĂ©s.
- Exigez la rĂ©ciprocitĂ© lorsquâune organisation tire sa valeur dâun bien collectif ou dâun travail culturel diffus.
- Mesurez la capacité de renouvellement : une innovation mérite le qualificatif de durable seulement si elle préserve les conditions de sa propre reproduction.
Le dĂ©bat sur lâIA et le dĂ©bat sur lâĂ©nergie convergent ainsi vers une mĂȘme leçon. Une sociĂ©tĂ© ne change pas de systĂšme en changeant simplement de machine. Elle change de systĂšme lorsquâelle transforme les flux de ressources, les rĂšgles dâaccĂšs, les rapports de pouvoir et les mĂ©canismes de renouvellement.
La question la plus importante nâest donc pas : « cette technologie est elle nouvelle ? » Elle est : « quel monde ancien doit il continuer Ă travailler pour que cette nouveautĂ© existe ? »
Tant que nous ne posons pas cette question, chaque transition risque de ressembler Ă une fuite en avant. Nous baptisons « rupture » une accumulation supplĂ©mentaire, puis nous dĂ©couvrons trop tard que le passĂ© nâa pas disparu. Il est devenu la fondation invisible du futur.
Une vĂ©ritable transition ne consisterait pas Ă remplacer une dĂ©pendance par une autre, ni Ă rendre une capture plus efficace. Elle consisterait Ă rendre visibles les conditions de production, Ă nĂ©gocier leur partage et Ă prĂ©server leur capacitĂ© de renouvellement. Le progrĂšs ne commence pas lorsque la nouvelle machine arrive. Il commence lorsque la sociĂ©tĂ© qui lâalimente accepte enfin de regarder ce quâelle lui donne.
Sources
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