Quand la presse perd le contrôle de son marché, elle perd aussi sa capacité à raconter le monde

Christian Riedi

Hatched by Christian Riedi

Jun 26, 2026

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Et si le vrai problème de la presse n’était pas le numérique, mais l’incapacité à se comporter comme une industrie ?

Pendant des années, le récit dominant a été simple : les géants de la tech ont absorbé l’attention, capté la publicité, puis imposé leurs règles à une presse fragilisée. Ce diagnostic n’est pas faux. Mais il est incomplet. La question la plus dérangeante est peut-être celle ci : comment une industrie dont la mission est d’éclairer le public a t elle pu laisser son propre pouvoir de négociation se dissoudre aussi facilement ?

La réponse ne tient pas seulement à la puissance des plateformes. Elle tient aussi à une faiblesse structurelle des médias eux mêmes : leur incapacité à agir collectivement, leur dépendance à des accords individuels, et leur tendance à confondre aide conjoncturelle et stratégie durable. Autrement dit, la crise n’est pas seulement technologique. C’est une crise de gouvernance, de discipline collective et de lucidité économique.

C’est là que l’histoire devient intéressante. Car ce qui ressemble à un simple affrontement entre la presse et Google ressemble, en réalité, à un cas d’école sur la façon dont les industries se font dominer quand elles acceptent la fragmentation comme norme. Et ce schéma ne concerne pas seulement les journaux. Il dit quelque chose de plus large sur toutes les organisations qui se laissent séduire par des avantages immédiats au détriment de leur pouvoir futur.


La vraie asymétrie : pas seulement la taille, mais la cohésion

On présente souvent la relation entre médias et plateformes comme un duel entre David et Goliath. L’image est juste, mais elle manque l’élément décisif. Goliath n’est pas invincible seulement parce qu’il est plus grand. Il l’est parce qu’il parle d’une seule voix, fixe ses règles à l’échelle mondiale, et peut attendre que l’autre camp se divise.

Face à lui, la presse a souvent adopté le comportement inverse. Au lieu de construire une coalition forte, elle a cherché à obtenir un meilleur deal que le voisin. Chaque groupe de presse a voulu son accord particulier, son exemption, son programme, son petit avantage. Ce réflexe est compréhensible à court terme. Mais à l’échelle d’un marché entier, il détruit la capacité de négociation.

C’est un peu comme si tous les locataires d’un immeuble négociaient leur loyer séparément avec le propriétaire. Chacun croit gagner un peu. En réalité, ils valident un système où le propriétaire peut comparer les signaux de faiblesse, jouer les uns contre les autres et maintenir sa position dominante.

Dans l’économie numérique, les plateformes n’ont pas seulement gagné parce qu’elles disposaient de données, d’algorithmes et de capitaux massifs. Elles ont gagné parce qu’elles comprenaient une vérité simple : la fragmentation des partenaires vaut presque autant qu’un avantage technologique. Un secteur divisé devient prévisible. Un secteur coordonné devient coûteux à manipuler.

La domination ne vient pas toujours de la force brute. Elle vient souvent de l’incapacité des autres à agir comme un bloc.

Cette idée change la lecture du conflit. La presse n’a pas seulement été victime d’un transfert de valeur. Elle a aussi accepté une architecture de dépendance où chaque acteur pensait sauver sa peau individuellement, tout en affaiblissant l’écosystème commun.


Les aides qui rassurent, puis qui enferment

Le second piège est plus subtil : il consiste à confondre compensation et transformation.

Quand des dispositifs de soutien apparaissent, comme les programmes d’abonnement, les partenariats médias, les aides à l’innovation ou les accords commerciaux, ils donnent l’impression que le système se rééquilibre. Mais tout soutien n’a pas la même nature. Certains renforcent une capacité propre. D’autres ne font que prolonger une dépendance.

Le problème des aides orientées surtout vers les plus grands éditeurs est qu’elles deviennent souvent déflationnistes. Pourquoi ? Parce qu’elles récompensent déjà les acteurs les plus capables de capter les ressources, d’absorber la complexité administrative et de convertir une aide ponctuelle en rente. Le résultat n’est pas un tissu médiatique plus robuste, mais une hiérarchie plus confortable.

Prenons une analogie simple. Imaginez un garage qui distribue des kits de réparation à des conducteurs en panne. Si les kits sont donnés aux voitures les plus chères, celles qui ont déjà plusieurs mécaniciens et une assurance solide, vous ne résolvez pas le problème du trafic. Vous renforcez seulement les véhicules qui ont déjà le plus de chances de repartir.

Dans la presse, cela crée une illusion de secours. On sauvegarde des structures, parfois au prix d’investissements peu innovants, sans réinventer le modèle économique ni la relation au lecteur. Le soutien devient alors un amortisseur, non un moteur.

Le paradoxe est cruel. Les dispositifs censés aider l’écosystème peuvent parfois figer ses défauts les plus profonds. Ils permettent de tenir encore un peu, mais sans résoudre la question centrale : qu’est ce qui permet à un média de produire de la valeur durable dans un environnement où l’attention est captée ailleurs ?

La réponse ne peut pas être uniquement juridique. Elle doit être organisationnelle. Un secteur vivant n’est pas celui qui reçoit plus de subventions, mais celui qui sait transformer un choc externe en occasion de refonder ses pratiques, ses alliances et sa proposition éditoriale.


Le vrai fossé n’est pas entre journalistes et communicants, mais entre deux niveaux de professionnalisation

Le rapport de force entre médias et communicants ajoute une autre couche à ce tableau. Les agences de communication stratégique recrutent des consultants expérimentés, bien connectés, capables de connaître le secteur de l’intérieur et de manier ses codes avec précision. Elles ne vendent pas seulement des messages. Elles vendent une compréhension fine des circuits d’influence.

En face, une partie de la presse est décrite comme peu formée, paupérisée et parfois trop dépendante d’une hiérarchie flatterie compatible avec les intérêts externes. Cette image est brutale, mais elle pointe une réalité souvent évitée : quand une rédaction manque de temps, de moyens et de spécialisation, elle devient vulnérable à ceux qui maîtrisent le tempo, le cadrage et la relation.

On imagine souvent la bataille médiatique comme une lutte entre vérité et mensonge. En pratique, c’est souvent une lutte entre deux formes d’organisation. D’un côté, un écosystème de communication qui sait segmenter, cibler, relancer, personnaliser et saturer l’espace. De l’autre, un système journalistique qui peine parfois à maintenir sa profondeur, sa mémoire et sa capacité à vérifier.

Le problème n’est pas que les communicants soient plus malins par nature. Le problème est qu’ils opèrent dans une logique de métier très industrialisée, tandis qu’une partie de la presse subit une désindustrialisation de ses compétences. Quand la salle de presse se vide de spécialistes, d’éditeurs, de reporters au long cours et de temps d’enquête, elle perd le match avant même qu’il commence.

Cela produit une conséquence culturelle plus large. Le journalisme cesse peu à peu d’être un centre de gravité de l’expertise publique. Il devient un nœud de réception, parfois honorable, mais souvent réactif. Or une démocratie a besoin de médias qui ne se contentent pas de relayer des flux, mais qui possèdent le savoir, la méthode et la confiance nécessaires pour résister à la captation.

Un média affaibli n’est pas seulement moins rentable. Il est aussi plus facile à orienter.

La question de la compétence n’est donc pas secondaire. Elle est stratégique. Une presse qui veut redevenir puissante doit redevenir difficile à manipuler, et cela passe par des équipes plus solides, plus spécialisées et moins dépendantes des rythmes imposés par l’extérieur.


De l’accident industriel à la stratégie de survie : trois leçons que l’on peut généraliser

L’histoire de la presse face au numérique ressemble à un accident industriel prolongé parce que trop d’acteurs ont confondu adaptation, compensation et résignation. Mais cet accident enseigne quelque chose de plus universel. Il montre comment une organisation perd son autonomie quand elle délègue trois choses à d’autres : la distribution, la négociation et la définition de sa valeur.

La presse a longtemps laissé les plateformes décider de la circulation de son contenu. Elle a ensuite négocié en ordre dispersé. Enfin, elle a parfois accepté que sa valeur soit mesurée presque exclusivement par des métriques venues d’ailleurs : clics, volume, visibilité, dépendance au trafic externe. Une fois ces trois fonctions perdues, il devient très difficile de reprendre le contrôle.

Voici un cadre utile pour comprendre ce type de déclin : les trois souverainetés.

  1. Souveraineté de distribution : qui contrôle l’accès au public ?
  2. Souveraineté de négociation : qui parle au nom du secteur et à quelles conditions ?
  3. Souveraineté de valeur : qui définit ce qu’est un actif utile, une bonne audience, un vrai résultat ?

Quand une industrie perd les trois, elle dépend à la fois des plateformes, des financeurs et des indicateurs externes. Elle n’a alors plus de centre de décision robuste. Elle survit, mais elle n’oriente plus le jeu.

Ce cadre s’applique bien au journalisme, mais on peut aussi le transposer à d’autres domaines, de l’éducation à la culture, en passant par l’édition et même certaines professions libérales. Chaque fois qu’un secteur laisse un tiers capter la relation au public, standardiser la négociation et définir la valeur, il devient vulnérable à une lente dépossession.

La bonne nouvelle, c’est qu’une industrie peut reprendre du pouvoir sans attendre une révolution réglementaire parfaite. Elle peut d’abord reconstruire sa discipline interne. Cela suppose de renoncer à la logique du petit avantage individuel au profit du gain collectif à long terme.


Key Takeaways

  • Ne confondez pas compensation et stratégie. Une aide financière ou un partenariat peut soulager un symptôme sans traiter la cause.
  • La fragmentation est une forme de faiblesse structurelle. Quand chaque acteur négocie seul, le plus puissant impose ses règles à l’ensemble.
  • La compétence est un levier de souveraineté. Une organisation sous formée devient dépendante de ceux qui maîtrisent mieux ses codes et ses canaux.
  • Mesurez la valeur à partir de votre mission, pas seulement de vos métriques. Un média qui laisse d’autres définir son succès perd peu à peu son autonomie.
  • Cherchez des coalitions durables plutôt que des avantages ponctuels. Le gain individuel immédiat peut coûter très cher au collectif.

Reprendre le contrôle, ce n’est pas revenir en arrière

Le plus grand malentendu sur la presse est peut être celui ci : croire que son salut consisterait à revenir à l’époque d’avant. Or le monde numérique n’est pas un accident passager. Il est devenu l’infrastructure de la circulation de l’information, de la publicité, de la réputation et du débat public.

Le vrai choix n’est donc pas entre nostalgie et capitulation. Il est entre deux types d’adaptation. La première est passive : on accepte les règles du plus fort, on multiplie les arrangements, on survit au jour le jour. La seconde est active : on reconstruit des alliances, on redonne du poids à la compétence, on invente des modèles qui réduisent la dépendance et augmentent le pouvoir collectif.

C’est ici que se situe la leçon la plus profonde. Une industrie ne meurt pas seulement quand elle perd de l’argent. Elle commence à mourir quand elle cesse de croire qu’elle peut définir ses propres conditions d’existence.

La presse, comme bien d’autres secteurs exposés aux plateformes, doit donc poser une question plus ambitieuse que celle du financement : quelles sont les conditions minimales de son autonomie ? Tant que cette question reste sans réponse claire, les aides compenseront, les accords calmeront, et les plateformes continueront d’organiser le terrain.

Le numérique n’a pas tué la presse par magie. Il a révélé ce qu’elle faisait déjà trop peu : penser et agir comme un bloc. Et peut être que la seule sortie durable de cette crise commence précisément là, dans cette capacité retrouvée à dire non ensemble, à investir ensemble, et à définir ensemble ce qui mérite d’être appelé valeur.

Sources

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