Quand l’humain se cache dans la machine, et la machine dans le saint
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Apr 20, 2026
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Et si la vraie question n’était pas l’IA, mais la croyance ?
Voici une idée dérangeante : nous ne résistons pas seulement à l’intelligence artificielle parce qu’elle écrit, nous résistons parce qu’elle trouble notre besoin de savoir qui parle, qui agit et qui mérite d’être cru.
Qu’une IA rédige un roman, qu’un adolescent catholique devienne un saint “viral”, dans les deux cas, la même tension remonte à la surface. Nous voulons croire à une origine pure, à une source intacte, à une intention lisible. L’écrivain serait le génie solitaire. Le saint serait le canal transparent de Dieu. La machine, elle, serait un corps étranger, un usurpateur sans intériorité. Mais ces trois figures vacillent dès qu’on regarde de près ce qui les fait fonctionner.
Le point commun entre un roman écrit par une IA, un saint de l’ère numérique et notre fascination pour les dispositifs techniques est peut-être le suivant : l’humain n’a jamais cessé de fabriquer des médiations pour se donner l’illusion de l’immédiat. Nous voulons du pur, mais nous vivons dans le composite. Nous voulons du spontané, mais nous habitons des systèmes. Nous voulons des voix uniques, alors que presque toute voix est déjà traversée par d’autres voix, d’autres outils, d’autres boucles.
La modernité ne supprime pas les intermédiaires. Elle les rend simplement plus difficiles à voir.
Le faux scandale de la machine qui écrit
Le réflexe le plus courant face à un texte généré par IA consiste à poser une question simple : est-ce encore de la littérature ? Mais cette question en cache une autre, plus ancienne et plus vaste : qu’est-ce qui donne à une œuvre son autorité ?
Dans le cas du roman, nous avons longtemps répondu : la présence d’une subjectivité. Le livre devrait porter une voix singulière, irréductible, presque sacrée. Cette idée vient de loin, et elle a été renforcée par le romantisme, qui a installé l’écrivain dans la posture du génie solitaire. Or l’IA attaque précisément ce mythe, non parce qu’elle serait miraculeuse, mais parce qu’elle exhibe ce que la littérature préfère souvent dissimuler : l’écriture est déjà un art de la reprise, de l’imitation, de la sélection, du montage.
L’idée d’un “faire-écrire” paraît choquante parce qu’elle heurte un interdit culturel profond, celui de la factitivité, le fait de déléguer l’exécution. Nous acceptons qu’un peintre travaille avec des assistants, qu’un architecte s’appuie sur des équipes, qu’un cinéaste coordonne des dizaines de métiers. Mais l’écrivain, lui, doit sembler seul. Comme si le texte ne pouvait être légitime que s’il avait été produit dans une chambre close, sans chaîne de transformation, sans atelier, sans infrastructure.
Cette croyance est fragile. Un écrivain est toujours déjà pris dans un réseau de déterminations : langage hérité, bibliothèque intérieure, attentes du marché, formats éditoriaux, outils matériels, habitudes de lecture, logiciels, moteurs de recherche, correcteurs, archives. L’IA ne crée pas ce réseau, elle le rend seulement impossible à ignorer.
L’IA ne met pas fin à l’auteur. Elle met fin à l’auteur comme mythe d’autosuffisance.
Le mythe de l’autonomie, et la réalité du travail invisible
L’autre illusion que l’IA entretient, c’est celle d’une intelligence qui émergerait toute seule, comme si elle s’était abstraite de tout support humain. Ce récit est séduisant parce qu’il ressemble à un fantasme religieux inversé : une créature qui apprendrait sans maître, grandirait sans dépendance, produirait sans effort apparent.
Mais la réalité est tout autre. Derrière la promesse de l’autonomie se cache un immense assemblage de gestes humains : annotation, tri, nettoyage des données, correction, surveillance, modération, entraînement. Des millions de travailleurs invisibles participent à cette prétendue intelligence. L’expression human in the loop ne désigne pas un détail technique, elle désigne une vérité politique : l’IA n’est pas hors de l’humain, elle est remplie d’humains dont le travail est souvent invisible, sous-payé, et remplacé symboliquement par une machine qui prend tout le crédit.
C’est ici que la comparaison avec le roman devient féconde. Un texte généré par IA n’est pas seulement une affaire de style ou de propriété intellectuelle. C’est un révélateur des chaînes de production. Il nous force à demander : qui écrit réellement, qui corrige, qui sélectionne, qui alimente, qui extrait la valeur ? Cette question déborde largement la littérature. Elle décrit aussi le fonctionnement de nos plateformes, de nos contenus, de nos cultures numériques.
On peut alors renverser l’accusation. La vraie fiction n’est pas le texte généré par machine. La vraie fiction, c’est le récit selon lequel la technologie serait magique, autonome, presque désincarnée. En réalité, ce sont des foules d’humains qui maintiennent la magie en état de marche.
Le saint à l’ère des réseaux : quand la pureté devient virale
La figure de Carlo Acutis éclaire étrangement cette affaire. Un adolescent profondément croyant, à la fois plongé dans la prière et dans l’informatique, devient une icône religieuse pour une génération connectée. Il crée un site paroissial, organise une exposition virtuelle, conjugue évangélisation et numérique, puis meurt très jeune. Sa canonisation, sa popularité, ses miracles attribués, tout cela montre une chose essentielle : la sainteté elle-même a besoin d’une infrastructure de diffusion.
Il est tentant de voir là une simple adaptation de l’Église à son époque. Mais il y a plus. La figure du saint a toujours été un dispositif de médiation. Le saint n’est pas seulement un homme vertueux, il est un relais : entre la communauté et le divin, entre la vie ordinaire et une forme de transcendance. La technologie ne détruit pas cette logique, elle la transforme. Le saint devient alors non seulement un intercesseur spirituel, mais aussi un point d’ancrage dans un écosystème médiatique. Sa mémoire circule comme un contenu, son image se partage, son corps exposé suscite des gestes de présence, voire de selfie.
Cette dimension n’est pas un accident. Elle révèle quelque chose de fondamental : nous ne croyons jamais “à nu”. Nous croyons à travers des supports. Reliques, images, processions, livres, écrans, plateformes, vidéos, hashtags : chaque époque invente ses technologies de la présence. Le numérique ne fait pas disparaître le sacré, il modifie ses conditions de visibilité.
Le rapprochement avec l’IA devient alors troublant. Dans un cas comme dans l’autre, nous avons tendance à opposer le vrai et l’artificiel, l’authentique et le simulé. Mais la réalité est plus composite. Le saint “viralisé” n’est pas moins réel parce qu’il circule par les réseaux. Le texte assisté par IA n’est pas moins intéressant parce qu’il passe par des modèles statistiques. La question sérieuse n’est pas celle de la pureté. La question est : quels types de médiation produisent quels types de vérité ?
Ce que nous appelons authenticité est souvent une médiation devenue acceptable.
Le modèle à retenir : non pas l’opposition, mais la co-production
Le vrai fil rouge entre littérature générée, travail invisible et sainteté numérique tient dans une idée simple : les humains et leurs artefacts se co-produisent.
Nous aimons penser en blocs séparés : l’homme d’un côté, la machine de l’autre, le spirituel ici, le technique là, le créateur face à l’outil. Mais cette séparation est souvent une manière paresseuse de ne pas voir les boucles de rétroaction. Les outils changent nos gestes, nos attentes, nos formes d’attention. En retour, nous façonnons les outils selon nos désirs, nos normes, nos mythes. La main qui tient le silex et la main qui tape sur un clavier participent d’une même histoire : celle d’une humanité qui se fabrique en fabriquant ses médiations.
C’est pourquoi l’idée de post-humain ne devrait pas servir à dramatiser l’arrivée d’une machine souveraine. Elle devrait plutôt nous rappeler une vérité plus ancienne : l’humain a toujours été un être techniquement augmenté. Il parle avec des mots qu’il n’a pas inventés. Il pense avec des catégories héritées. Il écrit avec des instruments. Il prie avec des objets, des images, des rites. Il vit dans des prolongements.
Dans cette perspective, l’IA n’est pas une rupture absolue, mais une mise en lumière brutale d’un fait ordinairement caché : nous sommes déjà des êtres de délégation. Ce que change l’IA, ce n’est pas l’existence de la délégation, c’est sa visibilité et son ampleur. Elle rend soudain impossible de continuer à raconter l’histoire du sujet souverain sans trembler.
Ce que cette convergence nous apprend, concrètement
Si l’on regarde ensemble l’IA littéraire et la canonisation numérique, une leçon commune apparaît : la valeur ne vient pas seulement de l’origine, mais de l’architecture de confiance qui entoure une production.
Un texte n’est pas lu de la même façon s’il est signé par un auteur consacré, attribué à une machine, coécrit par un inconnu, ou encadré par un collectif. De même, une figure religieuse ne reçoit pas la même attention si elle reste privée, si elle devient culte local, si elle entre dans une procédure canonique, ou si elle circule comme icône web. Dans les deux cas, l’essentiel n’est pas seulement ce qui est produit, mais le circuit de légitimation.
Cela donne une grille de lecture utile pour notre époque :
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Ne confondez pas origine et autorité. Une origine humaine ne garantit ni vérité ni profondeur. Une origine technique n’annule pas la valeur.
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Suivez les médiations. Demandez toujours : qui a entraîné, trié, édité, validé, amplifié ?
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Repérez le travail invisible. Derrière toute performance apparemment autonome, il existe souvent un ensemble de mains, de règles, de supports et de coûts cachés.
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Interrogez vos réactions morales. Quand une machine vous dérange, est-ce parce qu’elle trompe, ou parce qu’elle révèle que l’humain n’était jamais seul ?
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Pensez en écosystèmes, pas en essences. Un texte, une croyance, une réputation, une autorité, tout cela naît dans des environnements techniques et sociaux.
Key Takeaways
- La vraie frontière n’est pas entre humain et machine, mais entre médiations visibles et médiations cachées.
- L’IA littéraire révèle la dépendance de toute écriture à des infrastructures, des habitudes et des chaînes de travail.
- La sainteté numérique montre que même le sacré a besoin de plateformes, de récits et de formats de circulation.
- L’autonomie pure est un mythe commode : l’humain a toujours co-produit ses propres outils, et ses outils l’ont co-produit en retour.
- La question décisive n’est pas “est-ce artificiel ?” mais “quel type de vérité cette médiation rend-elle possible ?”
Conclusion : nous n’avons pas besoin d’êtres purs, mais de médiations honnêtes
Le malaise que provoquent l’IA écrivante et le saint connecté n’est pas un simple conservatisme culturel. C’est le symptôme d’une angoisse plus profonde : nous sentons que nos catégories favorites, l’auteur, l’authentique, le spirituel, le naturel, reposent sur des simplifications qui ne tiennent plus.
Mais au lieu de chercher à restaurer des puretés imaginaires, nous ferions mieux d’apprendre à reconnaître les médiations qui nous constituent. Une littérature plus honnête ne serait pas forcément une littérature sans machine, mais une littérature qui assume ses chaînes de production. Une spiritualité plus lucide ne serait pas forcément moins fervente, mais plus consciente des écrans, des récits et des réseaux par lesquels elle circule.
Au fond, ce que l’IA et le saint numérique nous obligent à comprendre est vertigineux : nous n’avons jamais été des consciences isolées, seulement des êtres reliés. La seule question digne de notre époque n’est donc pas de savoir si la machine peut imiter l’humain. C’est de savoir si nous sommes enfin prêts à regarder l’humain comme ce qu’il a toujours été : un être d’outils, de relais, de chaînes invisibles, et de croyances qui passent.
Sources
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