Quand le pouvoir devient une notification, la démocratie tourne au vaudeville
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Aug 27, 2026
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Pourquoi les institutions politiques ressemblent elles de plus en plus à une comédie absurde, tandis que l’on propose de débrancher Internet pour sauver la productivité nationale ? La réponse la plus intéressante ne consiste ni à accuser les citoyens distraits, ni à se moquer des dirigeants grotesques. Elle tient à une même transformation : notre attention est devenue le théâtre où se jouent à la fois le pouvoir, le travail et la crédibilité des institutions.
Dans une fiction politique récente, un attaché parlementaire traverse un univers peuplé de responsables qui dissimulent des tasers dans des bouillottes, des enregistrements dans des ruches et des informations bancaires dans une recette de cuisine. La scène pourrait sembler trop invraisemblable pour parler du réel. Pourtant, c’est précisément son artificialité qui lui donne une force critique. La politique contemporaine est déjà si extravagante que le réalisme ne suffit plus à la représenter.
Au même moment, une idée présentée avec ironie circule : pour réduire la dette, il suffirait de couper Internet. Les réseaux sociaux feraient perdre du temps, dégraderaient l’attention et amputeraient la croissance. L’image est comique, mais elle révèle une intuition sérieuse : une société qui ne sait plus orienter son attention finit par perdre une partie de sa capacité à produire, à décider et à juger.
Ces deux phénomènes semblent éloignés. L’un relève de la farce politique, l’autre de la productivité et de l’économie numérique. Ils décrivent pourtant le même mal : une dégradation de la fonction qui permet à un collectif de distinguer l’essentiel du secondaire.
Le vrai capital perdu n’est pas le temps, c’est la hiérarchie
Dire qu’un salarié passe vingt minutes par jour à consulter des vidéos ou des messages au travail est intuitivement convaincant. Mais le calcul brut du temps perdu ne dit pas tout. Le dommage le plus profond n’est pas seulement la durée du détour. C’est la modification de notre rapport à la continuité.
Une tâche difficile demande généralement un sas d’entrée. Il faut quelques minutes pour retrouver le fil, reconstruire le problème, écarter les distractions et réactiver les informations pertinentes. Une interruption de trente secondes peut donc produire une perte bien supérieure à trente secondes. Elle fragmente la pensée en unités trop petites pour accueillir une idée complexe.
On peut comparer l’attention à une table de travail. Le temps correspond à la surface disponible. La concentration correspond à la capacité de laisser un objet sur la table assez longtemps pour le démonter et le comprendre. Les notifications ne retirent pas seulement de la surface. Elles déplacent sans cesse les objets, si bien que l’on passe sa journée à les regarder sans jamais terminer l’examen de l’un d’entre eux.
C’est pourquoi la question n’est pas seulement : « Combien de temps passons nous en ligne ? » Il faut demander : quelle proportion de notre vie mentale est consacrée à choisir ce qui mérite notre attention ?
Le même problème apparaît dans le débat public. Une démocratie ne fonctionne pas parce que tout le monde pense à tout. Elle fonctionne parce qu’une collectivité peut établir des priorités, maintenir une question à l’ordre du jour et comparer des réponses dans la durée. Or le spectacle permanent rend cette hiérarchie instable. Un scandale remplace une réforme, une formule remplace un programme, une maladresse remplace une décision.
La politique devient alors une succession de stimuli. Elle ressemble moins à une délibération qu’à une interface saturée de fenêtres surgissantes. L’électeur ne reçoit pas nécessairement davantage d’informations. Il reçoit davantage de sollicitations concurrentes pour son jugement.
Une société distraite ne manque pas seulement de concentration. Elle manque de critères pour décider ce qui compte.
L’absurde politique est aussi une maladie de l’attention
La farce politique met souvent en scène des personnages réduits à quelques traits : un ministre au manteau reconnaissable, une secrétaire générale théâtrale, un ancien militant devenu sénateur, un agent normal perdu dans un monde de figures grotesques. Les corps eux mêmes deviennent des machines comiques : reflux, nausées, sueurs, objets cachés dans des endroits absurdes.
Ce choix n’est pas anodin. Il montre un univers dans lequel les rapports de force ne passent plus d’abord par des idées, mais par des réflexes, des apparences et des signes immédiatement lisibles. Les personnages sont moins des consciences que des fonctions. Ils sont identifiables avant d’être compréhensibles.
C’est exactement ce que font les plateformes numériques lorsqu’elles transforment toute expérience en unités de visibilité : une indignation, un visage, une phrase, une réaction, un chiffre. La complexité n’est pas interdite, mais elle devient structurellement désavantagée. Ce qui circule le mieux est ce qui peut être reconnu très vite.
Un responsable politique qui présente un projet détaillé doit rivaliser avec une scène spectaculaire. Une analyse de plusieurs pages doit rivaliser avec une plaisanterie. Une décision imparfaite mais nécessaire doit rivaliser avec une accusation parfaitement formulée. La politique finit par adopter les propriétés de son environnement médiatique : accélération, simplification, personnalisation et renouvellement incessant.
Voilà pourquoi l’irréalisme peut parfois être plus réaliste que le réalisme. Une représentation sobre de la vie publique risquerait de suggérer qu’il existe encore un centre rationnel, un enchaînement clair entre les causes et les conséquences. La farce, au contraire, montre les institutions comme un théâtre de collisions, de secrets, de déplacements et d’intérêts contradictoires.
Mais il faut aller plus loin. Le grotesque ne décrit pas seulement la corruption des individus. Il décrit la corporalisation des institutions. Lorsqu’un système ne parvient plus à produire une direction commune, son désordre devient visible dans les gestes de ceux qui le représentent. Les corps malades, les objets incongrus et les comportements ridicules rendent sensible un pourrissement qui serait trop abstrait sous la forme d’un organigramme.
La même corporalisation existe dans notre rapport aux écrans. Nous parlons de baisse de croissance, de capital humain et de productivité. Pourtant, la réalité commence dans des corps : un doigt qui remonte mécaniquement un flux, des yeux qui cherchent une nouvelle stimulation, une main qui vérifie un téléphone pendant une réunion, un esprit incapable de rester avec une difficulté.
La société numérique produit donc une étrange inversion. Les institutions semblent se comporter comme des individus impulsifs, tandis que les individus sont intégrés à des systèmes qui exploitent leurs impulsions. Le spectacle politique et le défilement numérique se renforcent mutuellement.
Le piège du grand interrupteur
Face à ce diagnostic, une solution radicale paraît séduisante : couper Internet. Elle possède les qualités d’une bonne plaisanterie politique. Elle est simple, spectaculaire et promet un résultat mesurable. Si le problème vient de la distraction, supprimons l’objet qui distrait.
Mais cette solution confond trois choses : la technologie, son modèle économique et les usages qu’elle organise. Internet permet de travailler, d’apprendre, de créer, de coordonner des équipes et d’accéder à des ressources. Les réseaux sociaux, eux, sont des dispositifs particuliers qui monétisent l’attention en favorisant certaines conduites, notamment la répétition, la réaction immédiate et la comparaison sociale.
Couper tout le réseau pour éviter le défilement compulsif reviendrait à fermer toutes les bibliothèques parce que certains lecteurs y consultent des magazines. Le geste est spectaculaire, mais il ne traite pas le mécanisme précis du problème.
Le même raisonnement simpliste apparaît en politique. Quand une institution fonctionne mal, on cherche souvent un coupable unique : un dirigeant, une caste, une chaîne de télévision, une plateforme, une génération. Cette personnalisation procure un soulagement parce qu’elle transforme un système difficile à corriger en objet que l’on pourrait simplement remplacer ou éteindre.
Or les systèmes complexes ne s’effondrent pas à cause d’un seul vice. Ils se dégradent lorsque leurs boucles de rétroaction récompensent durablement les mauvais comportements. Une plateforme récompense la réaction plutôt que la réflexion. Une carrière politique récompense parfois la présence médiatique plutôt que la capacité à résoudre un problème. Une organisation récompense la réunion visible plutôt que le travail silencieux. Une économie récompense le volume d’activité plutôt que la qualité de l’attention mobilisée.
Le problème n’est donc pas que nous soyons devenus soudainement idiots. C’est que des environnements de plus en plus puissants apprennent à transformer nos réflexes en ressources.
Prenons une journée de travail ordinaire. Une personne reçoit une alerte, répond rapidement, consulte une information, ouvre une vidéo, revient à son document, voit une nouvelle réaction, puis participe à une conversation sur une polémique politique. À la fin de la journée, elle a été active presque sans interruption. Pourtant, elle ne sait plus quelle partie de son activité a réellement produit de la valeur.
La politique peut connaître la même journée. Une crise surgit, les responsables réagissent, les médias commentent, les réseaux amplifient, les cabinets ajustent leurs éléments de langage, puis une nouvelle crise arrive avant que la première ait été traitée. L’activité est intense, mais la direction manque. Le mouvement remplace le progrès.
Vers une écologie de l’attention publique
Si le problème est une mauvaise organisation de l’attention, la solution ne peut pas être une simple morale de la volonté. Dire à chacun de mieux se contrôler est aussi insuffisant que demander à un piéton de courir plus vite dans une ville conçue pour les embouteillages.
Il faut concevoir une écologie de l’attention, c’est à dire un ensemble de règles, d’habitudes et d’architectures qui rendent la concentration possible. Cette écologie doit fonctionner à trois niveaux.
Le premier est individuel. Il consiste à protéger des périodes de continuité. Une heure sans notifications, un téléphone hors de la pièce, une lecture longue avant toute consultation de flux, une réunion sans écran ouvert : ces gestes semblent modestes, mais ils recréent une expérience rare, celle d’une pensée qui n’est pas immédiatement interrompue.
Le deuxième niveau est organisationnel. Une entreprise ou une administration peut décider que tout message n’exige pas une réponse immédiate, que les réunions doivent avoir une question précise, qu’une décision importante doit être accompagnée d’un délai de réflexion et d’un écrit accessible. Une culture qui valorise la disponibilité permanente finit par confondre réactivité et compétence.
Le troisième niveau est civique. Une démocratie devrait disposer de lieux où les questions sont traitées avec une temporalité différente de celle de l’alerte. Des formats contradictoires, des dossiers lisibles, des indicateurs suivis pendant plusieurs années et des comptes rendus des décisions permettraient de reconstruire une mémoire collective.
La mémoire est essentielle. Sans elle, chaque événement paraît nouveau, chaque promesse peut être reformulée et chaque échec peut être présenté comme une surprise. Une société qui ne se souvient pas devient particulièrement facile à gouverner par le spectacle.
Cette écologie repose sur une règle simple : tout ce qui capte l’attention doit être évalué selon ce qu’il permet ensuite de comprendre ou de faire. Une vidéo peut détendre, une plaisanterie peut créer du lien, une polémique peut révéler un problème. Il ne s’agit pas de condamner toute légèreté. Il s’agit de distinguer la respiration de l’asphyxie.
La farce joue ici un rôle paradoxal. Elle peut libérer l’espace mental en empêchant le pouvoir de se prendre pour une majesté naturelle. Un personnage ridicule, un costume excessif ou un secret caché dans une bouillotte rappellent que les institutions sont faites d’êtres humains, avec leurs faiblesses et leurs contradictions. Le rire peut donc être une forme de désenvoûtement.
Mais le rire ne suffit pas. Si tout devient plaisanterie, plus rien ne peut être jugé sérieusement. La comédie est salutaire lorsqu’elle ouvre un espace pour voir autrement. Elle devient une nouvelle distraction lorsqu’elle remplace toute exigence de vérité.
Key Takeaways
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Mesurez la fragmentation, pas seulement le temps d’écran. Notez combien de fois vous interrompez une tâche importante. Réduire les interruptions peut être plus efficace que chercher à gagner quelques minutes.
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Créez une zone de continuité chaque jour. Réservez au moins trente minutes à une activité sans notification : lecture, écriture, réflexion ou travail exigeant.
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Dans une organisation, séparez urgence et importance. Utilisez des canaux différents pour les alertes immédiates et les sujets qui demandent une analyse approfondie.
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Demandez toujours ce qui arrive après le spectacle. Après une polémique, une annonce ou une vidéo virale, cherchez la décision concrète, la personne responsable et le calendrier de vérification.
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Entretenez une mémoire des décisions. Conservez les promesses, les hypothèses et les résultats. Une politique sans mémoire ne peut pas apprendre, et une personne sans mémoire de ses propres habitudes ne peut pas modifier son environnement.
La question décisive n’est donc pas de savoir s’il faut aimer ou détester Internet. Elle est de savoir qui organise notre attention, selon quelles récompenses et au bénéfice de quelle finalité.
Une dette publique ne disparaît pas parce qu’un câble est débranché. Une institution ne redevient pas digne parce qu’un nouveau visage occupe une fonction. Dans les deux cas, il faut restaurer une capacité de continuité : maintenir un problème assez longtemps pour le comprendre, une décision assez longtemps pour en mesurer les effets et une responsabilité assez longtemps pour qu’elle puisse être attribuée.
Le danger le plus moderne n’est pas d’être distrait par le spectacle. C’est de finir par croire que le spectacle est la réalité entière.
La farce politique nous montre des êtres qui courent après le pouvoir sans parvenir à le diriger. Le flux numérique nous montre des esprits qui courent après les stimuli sans parvenir à choisir leur destination. Dans les deux scènes, le remède commence au même endroit : récupérer le droit de décider ce qui mérite de durer.
Sources
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