Quand tout devient sélection: de la piscine d’argent de Picsou aux cochons du Moyen Âge
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Jul 02, 2026
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Et si le vrai sujet n’était pas la technologie, mais la sélection ?
Pourquoi une fortune en crypto ressemble-t-elle à un troupeau d’animaux domestiques, à un coffre de pièces, et même à une espèce qui change de taille au fil des siècles ? À première vue, rien ne relie le canard milliardaire devenu influenceur numérique et les ossements mesurés par des archéozoologues. Pourtant, ces deux scènes racontent la même histoire: quand un système change, il ne change pas seulement ses outils, il change ce qu’il sélectionne.
C’est là que se cache la vraie question. Nous aimons croire que les technologies, les marchés ou les sociétés se contentent d’ajouter des couches de complexité à un monde déjà stable. En réalité, ils réécrivent les critères de survie, de richesse, de puissance, de taille, de visibilité. Ce n’est pas seulement le monde qui évolue. C’est le principe même selon lequel certaines choses grossissent, d’autres rétrécissent, certaines deviennent utiles, d’autres vulnérables.
L’image est frappante: chez Picsou, la richesse cesse d’être un tas de pièces qu’on peut toucher, plonger, compter, protéger derrière une porte blindée. Elle devient un portefeuille numérique, donc une abstraction, donc une cible à distance. Dans le même mouvement, les animaux domestiques grossissent parce qu’on les pousse à produire davantage, tandis que les sauvages rapetissent sous l’effet combiné de la chasse, de la fragmentation des habitats et de la pression humaine. Dans les deux cas, un ancien monde matériel cède la place à un monde où l’essentiel se joue dans les règles de tri.
La modernité ne supprime pas la sélection. Elle la rend plus invisible, plus rapide, et souvent plus brutale.
Du coffre fort au portefeuille: la matérialité comme forme de sécurité
Le coffre de Picsou n’est pas seulement un symbole de richesse. C’est un symbole de lisibilité. L’argent y est concret, localisé, défendable. On peut le surveiller, s’en réjouir, s’y baigner, et surtout comprendre immédiatement où se trouve le risque: à la frontière du coffre, à la porte, au mur, au voleur qui escalade.
Avec la crypto et la finance numérique, le risque change de nature. Il ne se présente plus sous la forme d’un corps qui force une serrure, mais sous celle d’un accès, d’un mot de passe, d’une faille, d’un signal. La menace devient abstraite, donc plus difficile à sentir avant l’effondrement. Le geste narratif est malin: les cambrioleurs n’ont même plus besoin d’entrer. Ils siphonnent à distance. La forteresse se révèle être une interface.
Ce passage du matériel au virtuel ne concerne pas seulement l’argent. Il touche toutes les sphères où nous confondons dématérialisation et sécurisation. On croit souvent qu’un système numérique est plus moderne parce qu’il est moins encombrant. Mais en retirant la masse, on retire parfois aussi des barrières élémentaires. Une porte blindée n’est pas élégante, mais elle est immédiatement compréhensible. Un portefeuille numérique est invisible, donc potentiellement vulnérable à une échelle que le corps humain peine à percevoir.
La leçon n’est pas “le numérique est mauvais”. La leçon est plus fine: quand la valeur devient abstraite, les formes de protection doivent devenir conceptuelles, non physiques. Or l’esprit humain s’adapte mal à ce déplacement. Nous continuons à penser la sécurité comme une affaire de murs, alors que beaucoup de dangers contemporains ressemblent davantage à des protocoles, à des dépendances ou à des manipulations d’attention.
C’est ici que Picsou devient plus qu’une caricature. Il incarne la difficulté, très actuelle, de passer d’un monde où l’on possède à un monde où l’on gère des flux. Il adore le selfie parce qu’il économise un photographe. C’est drôle, mais ce n’est pas anodin. Le selfie n’est pas juste une image de soi. C’est une mini leçon de désintermédiation: supprimer un intermédiaire, c’est gagner en autonomie, mais aussi parfois perdre une compétence, une relation, un garde fou.
Grossir, rapetisser, être sélectionné: la même logique à l’œuvre dans le vivant
L’étude sur les tailles des espèces domestiques et sauvages apporte une profondeur inattendue à cette fable numérique. Pendant des millénaires, les trajectoires restent relativement parallèles. Puis, à partir du Moyen Âge, quelque chose se casse: les domestiques grossissent, les sauvages rapetissent. Ce n’est pas un détail biologique. C’est une signature historique.
Pourquoi ce basculement est-il si important ? Parce qu’il montre que l’humain ne se contente pas d’habiter un environnement, il impose des filtres de sélection. Chez le cochon industriel, on choisit les individus les plus larges pour obtenir davantage de viande, on favorise les femelles aux mamelles plus nombreuses pour augmenter la productivité. Chez le chien, on sélectionne aussi pour l’esthétique, au point que la plupart des races ne ressemblent presque plus à l’ancêtre sauvage. Autrement dit, la domestication n’est pas seulement une cohabitation, c’est une mise en forme du vivant selon nos objectifs.
Ce qui est troublant, c’est que les animaux sauvages suivent un chemin inverse. Ils diminuent en taille sous l’effet d’une chasse plus intense et d’habitats fragmentés. Ici encore, le mot clé est pression. La domestication exerce une pression orientée vers l’augmentation utile. La prédation et la fragmentation exercent une pression orientée vers la diminution ou l’appauvrissement des populations sauvages. Le vivant devient le théâtre de forces opposées, mais coordonnées par une même source: l’activité humaine.
On pourrait croire que l’histoire naturelle et l’histoire économique sont deux domaines séparés. En réalité, elles partagent une structure commune: dès qu’un agent puissant modifie les conditions du jeu, il transforme les critères de succès. Une vache plus grosse, un portefeuille plus liquide, un influenceur plus visible, un canard plus riche, un réseau plus efficace: ce sont autant de variantes du même phénomène. Le système récompense désormais ce qu’il a appris à mesurer.
Ce qui est sélectionné finit par ressembler au monde qui sélectionne.
C’est une phrase simple, mais elle ouvre un abîme. Si une société récompense la vitesse, elle obtient des systèmes rapides mais fragiles. Si elle récompense l’optimisation à court terme, elle obtient des organismes, des entreprises et des infrastructures qui grossissent au prix d’une moindre résilience. Si elle récompense la visibilité, elle favorise ce qui sait se montrer, non ce qui sait durer.
Le vrai basculement: quand l’argent cesse d’être un but et devient un moyen de pouvoir
L’une des idées les plus intéressantes dans le contraste entre Picsou et son rival est celle-ci: l’argent n’a pas la même fonction selon l’époque. Chez Picsou, il reste l’objet final, presque fétichiste. Il accumule pour accumuler, comme on collectionne des petites voitures. Chez le rival techno capitaliste, la richesse est un levier. Elle sert à acquérir du pouvoir, à façonner un écosystème, à imposer une vision du monde.
Cette distinction est capitale, parce qu’elle explique pourquoi certains systèmes deviennent incompréhensibles quand on les regarde avec les anciennes catégories. Dans une économie de coffre, l’objectif est la possession. Dans une économie de réseau, l’objectif est la capacité d’action. Le premier compte ce qu’il a. Le second compte ce qu’il peut faire.
Or la même évolution se retrouve dans la domestication. On ne sélectionne pas un cochon plus lourd parce que le poids est une fin en soi. On le sélectionne parce qu’il sert mieux une chaîne de production. De même, on n’élève pas un chien au hasard. On le façonne selon une fonction, affective, utilitaire ou symbolique. La taille, la forme, la couleur, la docilité, tout devient instrument.
Le monde numérique pousse cette logique à son extrême. Les néophytes voient des applications, des plateformes, des cryptos. Les initiés voient des mécanismes d’extraction, de contrôle, de captation d’attention. La richesse n’est plus seulement ce que l’on possède. C’est le point d’appui à partir duquel on peut orienter le comportement des autres. Le passage de l’argent au pouvoir n’est donc pas une simple évolution morale. C’est un changement de niveau: on passe des objets aux règles, des biens aux systèmes, du stock au flux.
Cette bascule éclaire aussi notre rapport au travail et aux intermédiaires. Picsou adore le selfie parce qu’il supprime le photographe. Beaucoup d’innovations promettent la même chose: plus d’efficacité, moins d’intermédiaires. Mais un intermédiaire n’est pas seulement un coût. C’est souvent un amortisseur, un traducteur, un garant de qualité. Lorsque l’on supprime trop vite les médiations, on gagne en vitesse ce qu’on perd en robustesse.
La crise n’est alors plus seulement financière ou biologique. Elle devient structurelle: nous optimisons des systèmes pour des indicateurs qui ne mesurent qu’une partie de la réalité. Les animaux domestiques grossissent, mais à quel prix pour leur bien être ou leur diversité ? Les sauvages rapetissent, mais que dit cela de leurs habitats ? Les fortunes numériques explosent, mais combien reposent sur des architectures fragiles ?
Un modèle mental utile: qui sélectionne quoi, et au profit de quel monde ?
La meilleure façon de relier ces histoires est de poser une question simple à chaque système: qui sélectionne quoi, et selon quel critère ?
Cette grille fonctionne partout:
- Dans la finance, qui sélectionne les actifs, et sur quelle base: rendement, rareté, vitesse, visibilité ?
- Dans la technologie, qui sélectionne les comportements, et par quels signaux: clics, temps passé, viralité ?
- Dans l’agriculture, qui sélectionne les animaux, et selon quels objectifs: rendement, docilité, apparence ?
- Dans la nature, qui sélectionne les populations, et sous quelles contraintes: chasse, habitat, climat ?
Appliquée à Picsou, cette grille révèle que la crypto n’est pas seulement une nouvelle monnaie. C’est un nouveau régime de sélection. Elle récompense la vitesse d’information, l’anticipation, l’audace spéculative, mais elle expose aussi à des vulnérabilités inédites. Appliquée aux animaux, elle montre que la domestication est une politique de forme autant qu’une technique d’élevage. Appliquée à nos vies, elle nous oblige à voir que nos habitudes sont constamment triées par des environnements qui décident ce qui mérite d’exister, d’être vu, d’être gardé.
Cela change notre manière de penser la réussite. Réussir n’est pas seulement accumuler. Réussir, c’est survivre aux critères qui nous sélectionnent. Un système peut produire de la croissance tout en réduisant sa résilience. Il peut produire de la taille tout en perdant de la diversité. Il peut produire de la richesse tout en augmentant son exposition aux attaques. Le gain visible masque souvent une fragilité invisible.
Le grand piège de la modernité est là: elle adore les signaux de puissance, mais elle sous estime la qualité des structures qui les rendent possibles. Un coffre rempli de pièces, un chien de race, un troupeau plus productif, un portefeuille numérique, un empire d’influence: chaque forme peut sembler victorieuse. Pourtant, la vraie question n’est jamais seulement “combien ?” mais “selon quelle architecture de dépendance ?”
Key Takeaways
- Demandez toujours qui sélectionne quoi. Derrière chaque transformation visible, cherchez le critère caché qui récompense certains comportements et en punit d’autres.
- Ne confondez pas dématérialisation et robustesse. Un système plus léger ou plus numérique n’est pas forcément plus sûr, il peut simplement être vulnérable autrement.
- Mesurez le coût invisible de l’optimisation. Plus de taille, de vitesse ou de rendement peut signifier moins de diversité, moins d’amortissement, moins de résilience.
- Vérifiez si l’argent est une fin ou un moyen. Dans les systèmes modernes, la richesse sert souvent à acquérir du pouvoir, pas seulement à s’accumuler.
- Traitez les intermédiaires comme des fonctions utiles, pas seulement comme des frais. Les supprimer trop vite peut détruire des protections essentielles.
Conclusion: nous ne vivons pas dans un monde qui change, mais dans un monde qui nous choisit
Le canard ruiné par une cyberattaque et le cochon agrandi par la sélection artificielle racontent, chacun à sa manière, la même vérité inconfortable: les systèmes ne se contentent pas de nous entourer, ils nous façonnent. Ils choisissent ce qu’ils valorisent, ce qu’ils exposent, ce qu’ils laissent grossir et ce qu’ils condamnent à rapetisser.
C’est peut être cela, la vraie leçon commune de la crypto et de l’archéozoologie. La modernité adore croire qu’elle maîtrise ses outils. En réalité, ses outils deviennent des environnements de sélection. Et dès lors, la question n’est plus seulement de savoir ce que nous voulons construire. Elle devient beaucoup plus radicale: quelles formes de vie, de richesse et de pouvoir sommes nous en train d’entraîner à prospérer ?
Le jour où nous savons répondre à cette question, nous cessons de regarder les transformations comme des accidents isolés. Nous commençons à voir le dessin d’ensemble. Et ce dessin, aujourd’hui, a un air de famille très reconnaissable: tout grossit, tout se virtualise, tout se sélectionne. La seule question est de savoir si nous voulons encore participer à ce tri, ou enfin apprendre à le contester.
Sources
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