De Picsou à TikTok, la vraie rareté n’est plus l’argent mais l’attention
Hatched by Jean-Luc Kpodar
May 06, 2026
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Quand l’argent devient invisible, le pouvoir change de forme
Et si la grande histoire de notre époque n’était pas la disparition de l’argent, mais sa désincarnation ? Pendant des siècles, la richesse avait un corps. Des pièces qui s’entrechoquent, des liasses, des coffres, des coffres-forts, des immeubles visibles depuis la rue. Puis sont venus les écrans, les plateformes, les portefeuilles numériques, les cryptomonnaies, les influenceurs, les interfaces fluides qui font oublier la matière. On ne tient plus sa fortune dans la main, on la consulte. Ce glissement semble technique. Il est en réalité politique, psychologique et culturel.
Ce qui est fascinant dans la rencontre entre un canard milliardaire d’un autre âge et la logique de la génération TikTok, c’est qu’elle expose une même transformation sous deux angles différents. D’un côté, la richesse se virtualise. De l’autre, la transmission du savoir, de l’autorité et de l’attention se virtualise aussi. L’argent et l’enseignement paraissent éloignés, mais ils obéissent désormais à la même loi : ce qui compte n’est plus ce que l’on possède, mais ce que l’on sait faire circuler.
La question n’est donc pas seulement de savoir comment gagner de l’argent ou comment enseigner à des élèves distraits. La vraie question est plus profonde : que devient le pouvoir quand tout passe par des interfaces, des flux et des algorithmes ?
La piscine d’argent est morte, vive le portefeuille invisible
L’image de la piscine d’argent est si puissante parce qu’elle appartient à un monde où la richesse avait encore une texture. On pouvait la voir, l’imaginer, presque la toucher. Sauter dedans relevait à la fois de la comédie et de la jouissance matérielle. Cette scène dit quelque chose d’essentiel : autrefois, posséder signifiait accumuler de la matière. Aujourd’hui, posséder signifie souvent gérer des signes.
La crypto, les comptes, les actifs numériques, les portefeuilles dématérialisés ont converti la richesse en abstraction. Ce n’est pas seulement une évolution financière, c’est un changement d’expérience. L’argent ne produit plus seulement de la sécurité ou de la puissance, il produit une relation distante au monde. On ne nage plus dedans, on le supervise. On ne le compte plus seulement, on le fait circuler entre plateformes, courbes et promesses.
Ce basculement a une conséquence capitale : plus l’argent devient immatériel, plus il devient vulnérable à des forces qui, elles aussi, sont immatérielles. Le vol ne prend plus la forme d’un coffre forcé, mais d’une intrusion, d’un piratage, d’une capture de compte, d’une fraude invisible. La forteresse ne tombe plus par les murs, elle tombe par les accès.
Quand la richesse se dématérialise, sa défense aussi se dématérialise. Le vrai mur n’est plus celui du coffre, mais celui des identifiants.
C’est là que le vieux fantasme de la possession illimitée se retourne contre lui-même. Plus on veut tout concentrer dans un système fluide, plus on dépend d’une architecture fragile. La modernité promet la liberté de mouvement, mais elle remplace parfois la solidité par la vitesse. Et la vitesse, contrairement au coffre, ne protège rien : elle rend seulement la chute plus rapide.
Le nouveau riche ne veut plus seulement avoir, il veut exister
Le rival du vieux capitaliste avare n’est pas seulement plus riche. Il est différent dans sa logique intime. Là où l’avare classique accumule pour accumuler, le technopreneur accumule pour orienter le monde. L’argent n’est plus la fin du jeu, il devient l’infrastructure du pouvoir. C’est un point décisif, parce qu’il aide à comprendre pourquoi les nouveaux empires paraissent parfois plus ambigus que les anciens.
L’ancien riche pouvait être caricaturé comme un solitaire attaché à ses pièces. Le nouveau riche, lui, veut construire des plateformes, façonner des habitudes, capter des comportements, influencer les récits. Il ne collectionne pas seulement des actifs, il collectionne des leviers. L’île artificielle, les muscles sculptés, la performance permanente, le culte de la mise en scène, tout cela dit une chose : dans l’économie numérique, il faut aussi conquérir l’imaginaire.
Le selfie est révélateur à cet égard. Pris au premier degré, il semble anodin, presque amusant. Pris au second degré, il annonce une révolution profonde : chacun devient son propre média, son propre service de communication, son propre filtre. On économise un photographe, certes, mais on paie ailleurs, en exposition de soi, en dépendance aux plateformes, en autogestion de sa visibilité. Ce qui ressemble à une désintermédiation cache souvent une recomposition des intermédiaires.
Avant, il y avait un photographe. Maintenant, il y a un téléphone, une application, un algorithme de recommandation, des métriques d’engagement, des attentes d’audience. Le coût n’a pas disparu, il a changé de lieu. On ne paie plus forcément en argent, on paie en attention, en temps de cerveau, en conformité aux codes du flux.
La même logique traverse la technologie et l’enseignement contemporain. Beaucoup croient que la bataille éducative consiste à capter l’attention d’élèves supposés devenus incapables de se concentrer. En réalité, le problème est plus vaste : les jeunes ont été formés dans un environnement où l’attention est monétisée, fragmentée, sollicitée, récompensée à intervalle très court. TikTok n’est pas seulement une application de divertissement. C’est une machine à reprogrammer le rythme du désir.
Enseigner à la génération TikTok, ce n’est pas rivaliser avec le divertissement, c’est lutter contre la fragmentation
La tentation, face aux élèves ou aux publics hyperconnectés, est souvent la même : faire plus court, plus dynamique, plus visuel, plus “engageant”. Cette réponse est compréhensible, mais insuffisante. Elle confond la forme avec le problème. Le vrai défi n’est pas de rendre chaque contenu aussi excitant qu’une vidéo de quinze secondes. Le vrai défi est de reconstruire la capacité à soutenir une pensée qui ne promet pas de récompense immédiate.
Là encore, le parallèle avec la richesse numérique est éclairant. Le portefeuille dématérialisé exige des protocoles de sécurité nouveaux. De même, l’esprit exposé en permanence à la succession de micro stimulations exige une nouvelle pédagogie de l’attention. Il ne s’agit pas d’opposer la modernité à la tradition comme si l’on devait revenir au tableau noir par nostalgie. Il s’agit de comprendre que l’attention est devenue une ressource stratégique, au même titre que le capital.
Un enseignant face à la génération TikTok ne combat pas des élèves “paresseux”. Il affronte un environnement qui a normalisé l’interruption. Un élève peut être brillant, curieux, rapide, intuitif, et pourtant avoir du mal à tenir une argumentation de dix minutes sans envie de bifurquer. Ce n’est pas une faillite morale, c’est une adaptation à un milieu qui récompense le saut permanent. Le cerveau suit les incitations.
C’est ici qu’il faut renverser une idée reçue : enseigner n’est pas remplir un réservoir d’informations. C’est réhabiliter la durée. C’est créer des espaces où l’on peut encore penser sans être interrompu toutes les huit secondes. C’est montrer que certaines idées ne deviennent intéressantes qu’après un temps d’inconfort, quand le réflexe de survol s’épuise.
La pédagogie la plus moderne n’est peut-être pas celle qui accélère le savoir, mais celle qui protège la profondeur.
On peut même dire qu’il existe une alliance secrète entre le crypto capitalisme et la culture du scroll : tous deux promettent une fluidité sans friction. L’un promet que l’argent circulera sans banque, sans frottement, sans matérialité. L’autre promet que l’information circulera sans effort, sans lenteur, sans hiérarchie. Dans les deux cas, la promesse est séduisante. Dans les deux cas, elle crée aussi une dépendance aux infrastructures cachées qui rendent la fluidité possible.
Le point commun entre le portefeuille crypto et la salle de classe, c’est la confiance
Il y a une ressource que ni l’argent numérique ni l’enseignement numérique ne peuvent contourner : la confiance. Un portefeuille n’est sûr que si l’on comprend ce qui le sécurise. Une classe n’apprend que si elle accorde à l’enseignant, au cadre et au processus une forme de crédibilité. Or la modernité numérique fragilise cette confiance en la remplaçant souvent par des métriques.
Les chiffres d’engagement semblent rassurants. Les vues, les likes, les taux de clic, les courbes de rétention donnent l’impression de mesurer la valeur. Mais ils mesurent surtout la captation. Ce qui retient l’attention n’est pas toujours ce qui forme l’esprit. Ce qui obtient une réaction n’est pas toujours ce qui construit une compétence. La même confusion existe dans la finance numérique, où la valeur affichée peut masquer une extrême volatilité.
C’est pourquoi la comparaison entre le canard avare et le monde des plateformes est si fertile. Elle oppose deux modèles de richesse, mais elle révèle aussi deux façons de comprendre la sécurité. Le premier croit à la possession. Le second croit à l’architecture. Le premier remplit. Le second connecte. Le premier stocke. Le second orchestre. Et pourtant, les deux sont vulnérables dès qu’ils oublient les conditions humaines qui les soutiennent.
Dans un sens, l’éducation et la finance font face au même dilemme : comment préserver la valeur dans un monde où tout pousse à l’accélération et à la médiation technique ? La réponse n’est pas de rejeter les outils, mais de refuser leur tyrannie. Un smartphone peut servir à apprendre, à créer, à documenter. Il peut aussi transformer chaque moment mort en interruption. Une crypto peut représenter une innovation. Elle peut aussi devenir un théâtre spéculatif déconnecté de l’usage réel. Tout dépend de la place qu’on lui donne.
Ce qui manque le plus aujourd’hui, ce n’est pas la technologie. C’est une écologie de l’usage. Nous avons appris à ajouter des couches de complexité. Nous n’avons pas encore assez appris à décider lesquelles méritent notre énergie.
Key Takeaways
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La richesse s’est dématérialisée, mais sa vulnérabilité aussi. Plus un système devient fluide, plus il dépend de sécurités invisibles, techniques et humaines.
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Le vrai pouvoir n’est plus seulement de posséder, mais de structurer les flux. Dans l’économie numérique, l’influence compte souvent plus que l’accumulation brute.
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La génération TikTok n’a pas seulement un problème d’attention, elle vit dans un environnement qui fragmente le désir. Enseigner, aujourd’hui, consiste à protéger la durée contre l’interruption.
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Les métriques ne sont pas la même chose que la valeur. Vues, clics et engagements peuvent signaler une captation, pas forcément une compréhension.
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La confiance est la ressource invisible commune à la finance numérique et à la pédagogie. Sans cadre fiable, ni portefeuille ni classe ne tiennent longtemps.
Apprendre à résister à la fluidité totale
Le grand piège de notre époque est de confondre la fluidité avec le progrès. Une transaction instantanée, une vidéo qui défile, une identité qui se met à jour, une image qui se publie en un geste, tout cela semble gagnant. Mais la fluidité totale a un coût : elle dissout la résistance du réel. Or la résistance est parfois ce qui nous protège. Le coffre résiste. La lecture longue résiste. L’effort de comprendre résiste. La conversation sans notifs résiste.
Cette résistance n’est pas un archaïsme. C’est une fonction vitale. Elle permet de distinguer le signal du bruit, la valeur du spectacle, le savoir de l’agitation. C’est peut-être la leçon la plus profonde que nous pouvons tirer de la rencontre entre l’avare d’hier et les plateformes d’aujourd’hui : ce qui paraît lent, lourd ou dépassé est parfois ce qui nous garde humains.
Le paradoxe final est celui-ci : plus le monde devient numérique, plus nous avons besoin de repères concrets. Plus l’argent se virtualise, plus il faut comprendre les mécanismes réels qui le protègent. Plus l’attention se fragmente, plus il faut des formes d’enseignement capables de la réunifier. La modernité ne nous demande pas seulement d’être plus connectés. Elle nous demande surtout de savoir ce que nous refusons de laisser circuler sans contrôle.
Et si la vraie richesse, désormais, n’était pas de tout convertir en flux, mais de choisir avec précision ce qui mérite encore d’être gardé, transmis, approfondi ?
Ce jour-là, nous comprendrons peut-être qu’il n’y a pas seulement des milliardaires, des élèves, des plateformes et des pirates. Il y a une lutte plus fondamentale entre deux civilisations de l’esprit : celle qui disperse l’attention pour faire circuler la valeur, et celle qui préserve la concentration pour rendre la valeur intelligible.
Sources
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