Quand le travail disparaît, la question n’est pas de survivre, mais de réapprendre à orchestrer l’énergie
Hatched by Jean-Luc Kpodar
Jul 09, 2026
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Et si le problème n’était pas la disparition du travail, mais la disparition du rythme ?
On nous répète que l’IA va supprimer les métiers. Peut être. Mais la question la plus intéressante n’est pas: quels emplois resteront ? C’est plutôt: qu’est ce qui, dans la vie humaine, devra continuer à être orchestré même quand le travail aura changé de forme ?
Car le travail n’est pas seulement une source de salaire. C’est une architecture invisible qui organise nos journées, règle notre vigilance, donne une structure au réveil, à l’effort, au repos, à la fatigue. Supprimez cette architecture et vous ne perdez pas seulement des tâches. Vous perdez des repères biologiques, sociaux, symboliques. Vous perdez la manière dont l’énergie circule dans une journée.
C’est là que la rencontre entre l’automatisation et la physiologie devient fascinante. D’un côté, une culture obsédée par les emplois qui disparaissent et par les métiers qui survivent en faisant semblant. De l’autre, une science du corps qui rappelle une vérité plus fondamentale: l’être humain n’a pas seulement besoin d’activité, il a besoin de séquences, de pics, de déclins, de rituels d’activation et de récupération. Si l’IA bouleverse le travail, elle nous force peut être à poser une question plus profonde: comment réorganiser la vie autour de l’énergie, plutôt qu’autour de la simple occupation ?
Le faux travail et le vrai besoin qu’il cachait
Il y a quelque chose de très juste, et de très drôle, dans l’idée de métiers qui consistent à mettre en scène d’autres métiers. Styliste livre. Styliste culinaire. Puis, plus loin encore, stylisme travail. Des bureaux reconstitués, des open spaces peuplés de figurants, des réunions Zoom rejouées comme une pièce de musée. C’est absurde, bien sûr. Mais cette absurdité pointe une vérité sociale: le travail est devenu aussi une scène.
Nous n’achetons pas seulement des biens ou des services. Nous consommons des apparences de réalité. Les livres doivent être beaux sur une photo. Les plats doivent avoir l’air bons, parfois plus que bons. Et bientôt, peut être, les bureaux devront avoir l’air d’exister même si l’essentiel de la production a disparu derrière des systèmes automatisés.
Cette logique peut sembler superficielle, mais elle révèle quelque chose de très profond: ce que nous appelons “travail” contient souvent trois couches distinctes.
- La fonction réelle: produire, résoudre, servir, décider.
- La fonction sociale: appartenir, être reconnu, être utile.
- La fonction rythmique: structurer la journée, réguler l’attention, donner un tempo à l’existence.
L’IA menace surtout la première couche. Mais les deux autres sont souvent les plus sous estimées. Beaucoup de gens ne sont pas épuisés seulement par leur tâche, ils le sont par la manière dont leur journée est organisée, ou plutôt désorganisée. Et lorsque le travail disparaît, ce n’est pas seulement la fonction réelle qu’il faut remplacer, mais le rythme qu’il fournissait presque à notre insu.
Le vrai danger de l’automatisation n’est pas uniquement la perte de revenus. C’est la perte d’une horloge collective.
C’est pourquoi l’idée de “stylisme travail” n’est pas qu’une plaisanterie. C’est une satire de notre besoin de mise en scène, mais aussi un indice: nous sommes des êtres qui ont besoin de rites pour que l’énergie prenne une forme.
Le cortisol n’est pas un ennemi, c’est un chef d’orchestre
On parle souvent du cortisol comme d’une molécule du stress. Cette façon de penser est trop pauvre. Le cortisol ressemble moins à une alarme qu’à un gestionnaire d’énergie. Son rôle n’est pas simplement de signaler une menace, mais de mobiliser le carburant nécessaire pour répondre à ce que la journée demande.
Cette nuance change tout. Le matin, le cortisol doit être haut. Le soir, il doit être bas. Ce n’est pas un détail de santé: c’est la forme biologique du bon sens. L’organisme a besoin d’un pic d’allumage au réveil, puis d’un déclin progressif qui prépare le sommeil. Quand ce schéma se dérègle, on se retrouve dans cet état si courant aujourd’hui: fatigué au réveil, agité la nuit. C’est le portrait classique d’un système qui ne sait plus quand déployer l’énergie, ni quand la relâcher.
Cette idée éclaire une grande partie de notre époque. Le problème moderne n’est pas seulement le stress. C’est la désynchronisation. Nous sommes bombardés de demandes, de notifications, de stimulations, de micro urgences qui fragmentent le jour en dizaines de petits faux commencements. Mais le corps ne fonctionne pas en mode fractionné. Il aime les seuils, les transitions, les répétitions.
Le matin, quelques gestes simples ont une importance disproportionnée: lumière, hydratation, mouvement. Pourquoi ? Parce qu’ils signalent au système que la journée commence vraiment. Ils ne “boostent” pas seulement l’énergie au sens vague. Ils aident à régler l’axe fondamental entre réveil, vigilance et repos.
On peut voir cela comme un tableau électrique intérieur. Si l’interrupteur du matin n’est jamais franchement activé, ou s’il l’est trop tard, le courant circule mal toute la journée. On compense alors avec du café, de l’anxiété, des deadlines, et parfois des heures de sommeil perdues. C’est ainsi qu’on crée une vie à court terme efficace, mais à long terme épuisante.
Ce que l’automatisation fait au travail, et ce qu’elle devrait nous apprendre du corps
L’IA promet de supprimer des tâches. Mais elle révèle surtout que nous avons confondu depuis longtemps activité et organisation de l’énergie. Quand un logiciel rédige, classe, résume, produit ou optimise, il ne supprime pas seulement une tâche. Il supprime une micro structure d’attention. Et si l’on n’y prend garde, il supprime aussi les rituels qui faisaient tenir la journée.
C’est là que la réflexion sur le cortisol devient étonnamment politique. Le corps fonctionne à partir d’une logique simple: il faut des pics, puis des retombées. L’organisation du travail, elle, a trop souvent suivi la logique inverse: elle étire le temps, multiplie les interruptions, empêche l’élan, prolonge artificiellement la disponibilité. Résultat: nous vivons dans un état de mobilisation diffuse.
L’IA peut très bien aggraver ce problème si elle permet de remplir chaque minute d’un humain “libéré” par davantage de pseudo productivité. Mais elle peut aussi ouvrir une opportunité: repenser la vie comme une suite de séquences intentionnelles. Autrement dit, passer d’une civilisation de la présence occupée à une civilisation de la régulation consciente.
Voici une manière simple de comprendre l’enjeu: une bonne journée n’est pas une journée où l’on reste stimulé en permanence. C’est une journée où l’on sait quand allumer, quand pousser, quand ralentir, quand fermer.
Le problème des “bullshit jobs” n’est donc pas seulement qu’ils sont absurdes. C’est qu’ils donnent une illusion de structure tout en détruisant souvent la vraie structure. Ils occupent l’esprit sans forcément nourrir l’énergie, l’utilité ou le sens. Le paradoxe est cruel: un faux travail peut parfois empêcher la personne de voir qu’elle a besoin non pas d’un autre poste, mais d’un autre rythme de vie.
Le modèle des trois horloges
Si l’on veut relier l’avenir du travail à la biologie du stress, il faut un modèle simple. Voici le mien: trois horloges doivent idéalement s’aligner.
1. L’horloge biologique
C’est le rythme veille sommeil, l’alternance entre activation et récupération. Elle dépend de la lumière, du mouvement, de l’hydratation, du sommeil, de la régularité.
2. L’horloge cognitive
C’est le rythme de l’attention: quand penser, quand produire, quand créer, quand répondre, quand décider. Cette horloge se dérègle vite quand on saute d’une tâche à l’autre.
3. L’horloge sociale
C’est le calendrier des interactions: réunions, collaborations, appels, délais, engagements. Elle peut soutenir l’individu ou le fragmenter.
Le bon travail aligne ces trois horloges. Le mauvais travail les oppose. L’IA, quant à elle, va probablement accélérer la production cognitive tout en risquant de détruire les repères sociaux. Le défi sera donc d’inventer des routines capables de remplacer ce qu’elle désagrège.
C’est ici qu’un détail très concret devient symbolique: se lever, recevoir la lumière du jour, boire de l’eau, puis bouger à heure relativement fixe. Ces gestes ont l’air banals. Ils sont en réalité les premières briques d’un monde où l’on ne subit pas son énergie, mais où on l’administre.
On pourrait presque dire que l’avenir du travail ne sera pas seulement une affaire de compétences, mais de chorégraphie. Ceux qui sauront organiser leurs pics d’énergie, leurs fenêtres de concentration et leurs moments de récupération auront un avantage immense. Pas seulement pour la performance, mais pour la santé mentale.
Dans un monde automatisé, la compétence la plus rare pourrait devenir la capacité à se donner soi même une forme de journée.
Repenser la productivité comme une écologie du réveil et du repos
Le mot “productivité” est piégé. Il évoque souvent davantage de sortie, davantage d’output, davantage d’efficacité. Pourtant, une productivité durable ne consiste pas à forcer le système en continu. Elle consiste à préserver la qualité de l’allumage et la qualité de l’extinction.
C’est pourquoi l’association entre lumière du matin, hydratation et exercice régulier est si puissante. Ces éléments ne sont pas des hacks isolés. Ils fonctionnent comme une petite liturgie quotidienne qui dit au corps: le jour commence maintenant, l’énergie doit monter maintenant, et elle redescendra plus tard.
Il y a aussi une leçon plus subtile. Faire de l’exercice à heure relativement constante ne sert pas seulement à brûler des calories ou à gagner en forme. Cela entraîne le corps à anticiper l’effort. L’énergie arrive avant l’action, pas seulement pendant. C’est une idée capitale pour le travail de demain: l’anticipation est une forme d’énergie.
De la même manière, la lumière du matin ne sert pas seulement à “se réveiller”. Elle aide à écrire la suite de la journée dans le corps. Elle instaure une hiérarchie temporelle. Le matin gagne. Le soir descend. Cet ordre, qu’on prend trop souvent pour acquis, est précisément ce que la vie numérique et l’économie de l’attention menacent de brouiller.
Si l’IA automatise de plus en plus de tâches, la grande question ne sera pas seulement de redistribuer les revenus. Ce sera de redistribuer les points d’ancrage temporels. Où commence la journée ? Qu’est ce qui mérite un pic d’énergie ? Qu’est ce qui doit se terminer ? Qu’est ce qui doit rester hors ligne ?
Sans ces réponses, nous risquons de devenir des individus très assistés mais chroniquement désaccordés.
Key Takeaways
- Commencez votre journée par un signal de démarrage biologique: lumière naturelle dans les yeux, hydratation, puis mouvement léger si possible.
- Pensez au cortisol comme à un gestionnaire d’énergie, pas comme à un simple marqueur de stress. Le matin, il doit aider à allumer le système. Le soir, il doit pouvoir redescendre.
- Ne confondez pas occupation et structure. Un agenda rempli n’est pas forcément une journée bien réglée.
- Dans un monde automatisé, protégez vos rythmes autant que vos revenus. Le sommeil, l’exercice et la régularité deviennent des infrastructures de résistance.
- Créez des points d’ancrage récurrents dans votre semaine: heure de réveil stable, fenêtre d’exercice régulière, moment fixe pour la concentration profonde.
La vraie question après l’IA n’est pas “que ferons nous ?”, mais “quand monterons nous en puissance ?”
L’idée la plus perturbante dans tout cela est peut être la suivante: la disparition de nombreux emplois ne signifie pas la disparition du besoin de forme. Au contraire. Plus les machines prendront en charge des fonctions, plus les humains devront apprendre à préserver ce que les machines n’ont pas: une relation vécue au rythme, à la récupération, à l’anticipation, au sens.
Le travail, au fond, n’a jamais été seulement une affaire de tâches. C’était une manière de sculpter le temps pour que l’énergie ait une direction. Si l’IA enlève une partie des tâches, elle nous oblige à voir ce que nous avions oublié: nous ne cherchons pas seulement à être occupés, nous cherchons à être bien accordés.
Peut être que le futur ne réclamera pas moins d’humain, mais un humain plus attentif à sa propre orchestration. Moins esclave de l’agenda, plus artisan de son allumage, de sa montée en puissance et de sa descente vers le repos.
Et si c’était cela, la véritable reconversion: non pas styliste travail, mais compositeur de rythmes.
Sources
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